{"id":1972,"date":"2009-01-07T12:10:48","date_gmt":"2009-01-07T12:10:48","guid":{"rendered":"http:\/\/carnottunis.com\/wordpress\/?p=1972"},"modified":"2011-10-22T19:22:19","modified_gmt":"2011-10-22T19:22:19","slug":"carnot-au-coeur-par-slahedinne-tlati","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carnottunis.com\/?p=1972","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0CARNOT AU COEUR\u00a0\u00bb PAR SLAHEDINNE TLATI"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/carnottunis.com\/photos\/z49profs.jpg\" alt=\"\" \/> \u00ab\u00a0en 1949, photo des professeurs : M. Tlatli, 1\u00e8re rang\u00e9e, 2\u00e8me \u00e0 droite\u00a0\u00bb<br \/>\nJ&rsquo;\u00e9tais alors tr\u00e8s loin de penser qu&rsquo;il allait tenir une si grande place dans mon existence et que ces premiers pas scolaires allaient marquer le d\u00e9but d&rsquo;une amiti\u00e9 de trente sept ans, comme \u00e9l\u00e8ve d&rsquo;abord, comme professeur ensuite. Et lorsque je parle d&rsquo;amiti\u00e9, c&rsquo;est \u00a0\u00bb l&rsquo;histoire de famille\u00a0\u00bb qu&rsquo;il faudrait dire, puisque mon p\u00e8re, lui-m\u00eame, m&rsquo;avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 en ces lieux, avant la premi\u00e8re guerre mondiale, comme professeur d&rsquo;arabe, que j&rsquo;y ai rencontr\u00e9 mon \u00e9pouse parmi mes coll\u00e8gues, et que tous mes enfants devaient y faire leur scolarit\u00e9, plus tard.<\/p>\n<p>En 1924, lorsque j&rsquo;entrais en 9\u00e8me chez M. Fiesqui, dont la barbe grisonnante, taill\u00e9e en bouc, nous en imposait, le lyc\u00e9e Carnot \u00e9tait dirig\u00e9 par un personnage quasi mystique, archa\u00efque et flottant dans sa longue redingote, noire, qui n&rsquo;apparaissait que lors de distributions des prix : C&rsquo;est M. Duval qui, en tant que proviseur, de 1898 \u00e0 1926 fut le v\u00e9ritable fondateur et organisateur du lyc\u00e9e Carnot.<\/p>\n<p>Notre \u00e9tablissement ne compte \u00e0 cette \u00e9poque, qu\u0092un millier d\u0092\u00e9l\u00e8ves, alors que ce chiffre devait atteindre 2690, en 1939, et d\u00e9passer les 3.000 apr\u00e8s 1950.C\u0092est que le coll\u00e8ge Saint Charles, fond\u00e9 par le Cardinal Lavigerie, en 1882, au lendemain du protectorat, devenu le lyc\u00e9e Sadiki le 2 novembre 1889 et c\u00e9d\u00e9 \u00e0 cette date \u00e0 l\u0092Etat tunisien, puis baptis\u00e9 le 27 septembre 1893, lyc\u00e9e Carnot, pour ne pas \u00eatre confondu avec le coll\u00e8gue Sadiki, d\u00e9j\u00e0 existant, n\u0092avait cess\u00e9, depuis lors de s\u0092agrandir et de pousser ses prolongements et ses constructions entre l\u0092avenue de Paris, la rue Guynemer (actuellement rue saif ed-Dawala), la rue de la Loire et enfin vers l\u0092avenue Roustan (actuellement avenue Habib Thameur) o\u00f9 se situe l\u0092aile la plus r\u00e9cente, inaugur\u00e9e en 1943, pr\u00e9s de laquelle se trouvait \u00e0 la fin du XlX\u00e9 si\u00e8cle la premi\u00e8re gare de T.G.M.<\/p>\n<p>Je poursuivais, donc mes \u00e9tudes au petit lyc\u00e9e, puis au grand lyc\u00e9e, dans cette ruche laborieuse, o\u00f9 les tunisiens \u00e9taient fort peu nombreux, o\u00f9 une discipline tr\u00e8s stricte \u00e9tait assur\u00e9e par un surveillant g\u00e9n\u00e9ral, v\u00e9ritable cerb\u00e8re, terrible et placide, M. Figre, dont le nom seul gla\u00e7ait les \u00e9l\u00e8ves, mais o\u00f9 surtout nous avions la chance d\u0092avoir un corps enseignant de tr\u00e8s haut niveau. Ceux qui ont connu cet \u00e2ge d\u0092or du lyc\u00e9e Carnot ont gard\u00e9 le souvenir de cette admirable pl\u00e9iade de grands ma\u00eetres d\u00e9vou\u00e9s et brillants qui les ont enrichis de leur savoir et de leur m\u00e9thodologie.<\/p>\n<p>Ainsi par exemple, en philo, l\u0092enseignement \u0096 qui \u00e9tait plut\u00f4t un dialogue sur le mode socratique \u0096 de notre professeur Lubac, m\u0092a profond\u00e9ment marqu\u00e9. Son physique de vieillard fragile, et son \u00e9locution d\u00e9sarticul\u00e9e et tra\u00eenante, le desservait grandement aupr\u00e8s de mes camarades. Mais lorsqu\u0092on faisait l\u0092effort de d\u00e9crypter et de comprendre les propos de ce grand philosophe qui fut l\u0092un des meilleurs disciples de Bergson, on demeurait fascin\u00e9 par la clart\u00e9, la facilit\u00e9 et la puissance de son raisonnement, v\u00e9hicul\u00e9 par la lumineuse fluidit\u00e9 de style bergsonien. Ayant obtenu le premier prix chez lui, il tenait \u00e0 me voir poursuivre \u00e9tudes sup\u00e9rieures de philo. Mais mon choix \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fait pour l\u0092histoire et la g\u00e9ographie. Un jeune agr\u00e9g\u00e9 de terminale, Marcel Calvet, m\u0092avait donn\u00e9 la passion et presque le virus de conna\u00eetre le vaste monde dans ses profondeurs pass\u00e9s et pr\u00e9sentes et je voulus donc, apr\u00e8s mon bac, obtenu en 1935, poursuivre l\u0092\u00e9tude de ces deux mati\u00e8res en France. Mais j\u0092\u00e9tais le premier Tunisien de mon esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>Peyrouton, notre cyclonique r\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral, lorsqu\u0092il eut vent de la chose, d\u00e9clara textuellement : \u00ab je ne permettrai jamais \u00e0 un Tunisien d\u0092enseigner leur histoire \u00e0 de petits fran\u00e7ais \u00bb. Cela ne changera rien \u00e0 mon programme, et en octobre 1939, j\u0092\u00e9tais de retour de France, apr\u00e8s des \u00e9tudes poursuivies \u00e0 Montpellier, puis \u00e0 Paris jusqu&rsquo;\u00e0 l\u0092agr\u00e9gation au coll\u00e8ge Sadiki. L\u0092ann\u00e9e suivante, je regagnais mes p\u00e9nates au lyc\u00e9e Carnot pour assurer les m\u00eames p\u00e9nates et ce, durant pr\u00e9s de vingt-sept ans.<\/p>\n<p>En consultant le petit opuscule r\u00e9dig\u00e9 par mon coll\u00e8gue Marcel Gandolphe en octobre 1943, \u00e0 l\u0092occasion du cinquantenaire du lyc\u00e9e Carnot, on peut trouver la liste des professeurs. Sur 67 exer\u00e7ant cette ann\u00e9e- l\u00e0, il n\u0092y avait que cinq Tunisiens : Derouiche et Abed Mzali, pour l\u0092arabe Khmais Hajri, pour l\u0092anglais, Ahmed El Fani, pour la Physique et Tlatli pour l\u0092histoire et g\u00e9ographie. <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/carnottunis.com\/photos\/z46navikoff4eme.jpg\" alt=\"\" \/> \u00ab\u00a0Photo envoy\u00e9e par Andr\u00e9 Navikoff: en classe de 4\u00e8meD avec notre professeur d&rsquo;histoire et g\u00e9o M. Slaheddine Tlatli\u00a0\u00bb. La Tunisie sortait alors de six mois de guerre sur son propre sol qui furent particuli\u00e8rement \u00e9prouvants, et le lyc\u00e9e Carnot, au milieu d\u0092une ville en plein d\u00e9sarroi, avait connu les heures difficiles. Plus d\u0092une fois les alertes nous obligeaient \u00e0 quitter pr\u00e9cipitamment la classe pour nous r\u00e9fugier dans les tranch\u00e9es. En mars, notre \u00e9tablissement re\u00e7ut m\u00eame, de nuit, trois bombes non explos\u00e9es, dont on ne retrouvera que deux.<\/p>\n<p>Avec mes nombreux coll\u00e8gues, nous avions l\u0092occasion de nous rencontrer, et parfois de nouer des relations amicales, en particulier lors de la r\u00e9ception fort peu protocolaire et m\u00eame bon enfant qui se tenait au d\u00e9but de chaque ann\u00e9e scolaire pour accueillir nos nouveaux compagnons. Mais nous nous retrouvions aussi quotidiennement dans la salle des professeurs, ainsi que dans les conseils de classe au lorsque nous faisons passer les \u00e9preuves du bac. On pouvait distinguer parmi eux d\u0092\u00e9minentes figures, comme celles de ce fin lettr\u00e9 qu\u0092\u00e9tait Georges D\u00e9moulin, de ce grand physicien, notre ami Jean Debisse, qui devait prendre par la suite, la direction de Saclay, de ce fameux et filiforme math\u00e9maticien qu\u0092\u00e9tait Henri Chalet, de cet historien bien connu, Jean Caniage, dont la th\u00e8se sur \u00ab les origines du Protectorat;#1524; devait le conduire bient\u00f4t en Sorbonne, de ce g\u00e9ographe koch, dont la th\u00e8se sur ;#1524; l\u0092extr\u00eame Sud Tunisien;#1524; devait faire autorit\u00e9, et de bien d\u0092autres encore.<\/p>\n<p>Par la suite, parmi les nouveaux coll\u00e8gues. Je fus heureux de retrouver deux de mes anciens \u00e9l\u00e8ves de Sadiki, Chedli Klibi et Mustapha Fiali, qui devaient faire une brillante carri\u00e8re politique.<\/p>\n<p>Il faudrait tout un livre pour \u00e9voquer toutes ces belles ann\u00e9es de Carnot, pass\u00e9es dans une ambiance de labeur enthousiaste et d\u0092\u00e9mulation tonifiante. Car nous avions tous \u00e0 c\u009cur de pousser nos meilleurs poulains qui, par leurs succ\u00e8s au concours g\u00e9n\u00e9ral et aux concours d\u0092entr\u00e9e aux grandes \u00e9coles de France faisant honneur \u00e0 notre \u00e9tablissement et lui permettaient de se placer parmi les meilleurs lyc\u00e9es de France.<\/p>\n<p>Mais on ne saurait terminer ces quelques lignes sans rappeler ce qui faisait le plus honneur \u00e0 Carnot, cet esprit que nous tenions d\u0092inculquer \u00e0 nos \u00e9l\u00e8ves, en filigrane \u00e0 travers notre enseignement et notre comportement et qui pouvait s\u0092exprimer par un attachement tenace \u00e0 certaines valeurs humanistes essentielles, comme celles de libert\u00e9s fondamentales, du respect de la personne humaine et de sa dignit\u00e9, et surtout de la tol\u00e9rance, comme le rappelait Edgar Pisani et comme le d\u00e9clarait, si parfaitement Philippe S\u00e9guin, lorsqu\u0092il disait : \u00ab c\u0092est au lyc\u00e9e Carnot en Tunisie, que j\u0092ai appris la tol\u00e9rance \u00bb. Car dans ce creuset tunisois o\u00f9 se sont toujours m\u00eal\u00e9es les races et les religions, \u00abl\u0092esprit Carnot \u00bb apparaissait comme l\u0092antidote aux poisons de la haine et du racisme.<\/p>\n<p>Et c\u0092est pourquoi, aujourd\u0092hui, o\u00f9 tant de valeurs sacr\u00e9es sont foul\u00e9es aux pieds sous nos yeux, o\u00f9 un peu partout on oublie le mot de Rabelais : \u00abscience sans conscience n\u0092est que ruine de l\u0092\u00e2me \u00bb, la c\u00e9l\u00e9bration de centenaire de notre lyc\u00e9e rev\u00eat tout son sens symbolique : celui d\u0092une f\u00e9conde et prestigieuse p\u00e9pini\u00e8re o\u00f9 des hommes de savoir et de bonne volont\u00e9 ont consacr\u00e9 une partie de leur existence \u00e0 semer le bon grain qui fait la grandeur de l\u0092homme. Et ces semeurs ont la conscience tranquille de ne l\u0092avoir pas fait en vain\u00bb.<\/p>\n<p>Slahedinne TLATIEn hommage \u00e0 M. Slaheddine TLATI, ancien \u00e9l\u00e8ve et professeur d&rsquo;histoire et g\u00e9o, disparu le 3 janvier 2009, nous publions le t\u00e9moignage qu&rsquo;il avait \u00e9crit \u00e0 l\u0092occasion du centenaire du Lyc\u00e9e Carnot (article paru dans \u00abLa presse \u00bb du 25\/04\/1993) : \u00a0\u00bb Lorsque j\u0092ai connu le lyc\u00e9e Carnot de Tunis en 1924, il avait trente-et-un ans et j\u0092en avais huit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0en 1949, photo des professeurs : M. 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