{"id":1974,"date":"2008-12-15T05:36:56","date_gmt":"2008-12-15T05:36:56","guid":{"rendered":"http:\/\/carnottunis.com\/wordpress\/?p=1974"},"modified":"2008-12-15T05:36:56","modified_gmt":"2008-12-15T05:36:56","slug":"cadeau-de-claude-rizzo-pour-lan-nouveau-une-histoire-inspiree-par-celle-de-sa-famille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carnottunis.com\/?p=1974","title":{"rendered":"Cadeau de Claude RIZZO pour l&rsquo;an nouveau : une histoire inspir\u00e9e par celle de sa famille"},"content":{"rendered":"<p>La honte \u00e9tait parvenue \u00e0 vaincre sa terreur de l\u0092enfer. Dieu comprenait sans doute la d\u00e9tresse qui le poussait au parjure. L\u0092un des souliers de sa derni\u00e8re paire s\u0092\u00e9tait ouvert comme une figue trop m\u00fbre. Sa chemise partait en lambeaux et ses pantalons ne semblaient pas en meilleur \u00e9tat.<br \/>\n\u0097 Tu lui diras la v\u00e9rit\u00e9, lui conseilla sa m\u00e8re. Sur cette \u00eele, nous ne sommes pas les seuls \u00e0 manquer de tout, m\u00eame de nourriture.<br \/>\nPutain de mis\u00e8re ! L\u0092Archipel maltais connaissait sa troisi\u00e8me ann\u00e9e de s\u00e9cheresse. La terre, br\u00fbl\u00e9e par le soleil et le sirocco, s\u0092ouvrait de crevasses larges comme le poing. Les denr\u00e9es devenaient un luxe que seuls les Anglais pouvaient encore s\u0092offrir. Une garnison de quinze mille hommes, les fonctionnaires et leur famille qu\u0092il fallait nourrir : les Britishs raflaient le peu que l\u0092\u00eele produisait encore, pr\u00e9cipitant la population dans la famine.<br \/>\nFace \u00e0 la calamit\u00e9, certains Maltais osaient chuchoter, imaginant que l\u0092on pourrait importer quelques sacs de bl\u00e9 fran\u00e7ais. Ces messieurs leur riaient au visage. L\u0092Empire britannique s\u0092en remettant \u00e0 la France pour approvisionner ses colonies. Fallait-il \u00eatre maltais pour imaginer une telle humiliation.<br \/>\n\u0097 Je crois bien que je vais y aller, annon\u00e7a Paul Caruana sans bouger d\u0092un pouce.<br \/>\nIl eut un regard par la fen\u00eatre ouverte. Le troupeau s\u0092\u00e9tait rassembl\u00e9 au bout du champ. Plus rien \u00e0 brouter, deux ch\u00e8vres \u00e9taient mortes en quelques semaines et les survivantes ne donnaient plus de lait.<br \/>\nPaul passait d\u00e9sormais ses journ\u00e9es dans la crique voisine. La vingtaine de minuscules poissons de roche, une paire de mulets, une dorade les jours de chance, repr\u00e9sentaient bien souvent leur seul repas.<br \/>\nCaruana finit par se lever et sortit. <\/p>\n<p>\u0097 La lettre vient de ton fr\u00e8re, annon\u00e7a le capelan apr\u00e8s avoir ouvert l\u0092enveloppe.<br \/>\n\u0097 De Ga\u00ebtano, vous en \u00eates s\u00fbr ?<br \/>\nPaul n\u0092en revenait pas. Il vivait dans la certitude qu\u0092il n\u0092entendrait plus parler de son a\u00een\u00e9. Celui-ci avait pass\u00e9 des semaines sur le port de La Valette, dormant sur les quais dans l\u0092espoir d\u0092\u00eatre embauch\u00e9 sur l\u0092un des navires faisant escale sur l\u0092\u00eele. Il avait de toute \u00e9vidence r\u00e9ussi son coup malgr\u00e9 la concurrence. Ils \u00e9taient des milliers \u00e0 r\u00eaver de d\u00e9part vers des terres hospitali\u00e8res o\u00f9 les enfants n\u0092auraient plus jamais faim. Un sixi\u00e8me de la population se pr\u00e9parait en effet \u00e0 quitter le pays de ses anc\u00eatres. Ces hommes, ces femmes, allaient ainsi engendrer la plus importante \u00e9migration en pourcentage que le monde n\u0092ait jamais connue.<br \/>\n\u0097 O\u00f9 est-il en ce moment ? demanda Paul.<br \/>\nLe cur\u00e9 se signa avant de r\u00e9pondre :<br \/>\n\u0097 \u00c0 Tunis, chez les Barbaresques.<br \/>\nUn nom rappelant \u00e0 lui seul la terreur aux couleurs de l\u0092enfer qui fut impos\u00e9e aux habitants de l\u0092archipel durant des si\u00e8cles. La guerre de course connaissait alors de beaux jours. Corsaires de Tunis et d\u0092Alger, Chevaliers de Malte, se rendaient la politesse dans des razzias o\u00f9 les populations captur\u00e9es finissaient sous le joug de l\u0092esclavage. Ces visites crois\u00e9es appartenaient d\u00e9sormais au pass\u00e9. La France avait occup\u00e9 l\u0092Alg\u00e9rie. La Royal Navy veillait sur le sommeil des ayants droit de son Empire. Et il est prouv\u00e9 que l\u0092on dort bien mieux le ventre vide.<br \/>\n\u0097 D\u0092apr\u00e8s ce qu\u0092il raconte, ajouta le capelan, la vie est plus facile chez les pa\u00efens pour les hommes qui n\u0092ont pas peur du travail. Il vous propose, \u00e0 ta m\u00e8re et \u00e0 toi, d\u0092aller le retrouver. Il te demande aussi d\u0092amener tes ch\u00e8vres. Il para\u00eet que les gens de l\u00e0-bas appr\u00e9cient le lait des ch\u00e8vres maltaises.<br \/>\nLe cur\u00e9 hocha la t\u00eate.<br \/>\n\u0097 Je serais bien \u00e9tonn\u00e9 qu\u0092un mahom\u00e9tan puisse faire la diff\u00e9rence entre le lait de ch\u00e8vre et celui de brebis. Bon, je continue. Il attend ta r\u00e9ponse. Si vous donnez votre accord, il enverra quelqu\u0092un vous chercher d\u0092ici quelques semaines. Il faudra vous tenir pr\u00eats \u00e0 tout moment. Le bateau ne pourra pas vous attendre. Il finit en disant qu\u0092il fera son affaire du co\u00fbt de la travers\u00e9e et qu\u0092il vous embrasse.<br \/>\nLe pr\u00eatre remit la page de papier quadrill\u00e9 dans l\u0092enveloppe.<br \/>\n\u0097 Si tu veux, je t\u0092\u00e9crirai la r\u00e9ponse.<br \/>\n\u0097 Merci mon p\u00e8re ! Je r\u00e9fl\u00e9chis avec ma m\u00e8re et je vous dirai, r\u00e9pondit Paul en se levant.<br \/>\n\u0097 Et n\u0092ai pas honte de venir \u00e0 la messe le dimanche, lui dit encore le pr\u00eatre en le raccompagnant. Je te rassure. La moiti\u00e9 des paroissiens qui assistent aux offices n\u0092ont plus de chaussures.<\/p>\n<p>Le sujet occupa d\u00e9sormais la plupart de leurs \u00e9changes. Mme veuve Caruana percevait dans cette opportunit\u00e9 une chance \u00e0 ne pas laisser passer. Jamais elle n\u0092envisagea toutefois de faire partie du voyage. Le bout de son chemin se trouvait ici, pr\u00e8s de son \u00e9poux, dans le petit cimeti\u00e8re bordant l\u0092\u00e9glise paroissiale.<br \/>\nPaul d\u00e9cida alors de classer le projet dans le tiroir des affaires sans suite. Il se pr\u00e9parait \u00e0 rendre une nouvelle visite au capelan quand sa m\u00e8re revint \u00e0 la charge.<br \/>\n\u0097 Tout est arrang\u00e9, lui dit-elle. Tu n\u0092as plus \u00e0 te soucier de moi. J\u0092irai vivre chez ta s\u009cur Fiona. Son mari est d\u0092accord pour m\u0092h\u00e9berger. Il te demande seulement de lui donner quatre ch\u00e8vres avant de partir.<\/p>\n<p>Paul s\u0092\u00e9veilla en sursaut. On frappait \u00e0 la porte sans m\u00e9nagement.<br \/>\n\u0097 Tu as une demi-heure pour te pr\u00e9parer et r\u00e9unir tes b\u00eates, annon\u00e7a l\u0092un des deux visiteurs dans un maltais chancelant. Le bateau est ancr\u00e9 dans Saint George\u0092s Bay. D\u00e9part dans deux heures.<br \/>\n\u0097 Comme \u00e7a, en pleine nuit ?<br \/>\nL\u0092autre eut un sourire.<br \/>\n\u0097 H\u00e9 oui, c\u0092est ainsi, notre m\u00e9tier se pratique plut\u00f4t de nuit.<br \/>\n\u0097 Et quel est votre m\u00e9tier ?<br \/>\n\u0097 Le m\u00eame que celui de ton fr\u00e8re Ga\u00ebtano et de bien des Maltais de Tunisie. C\u0092est une sorte d\u0092import-export o\u00f9 les \u00e9changes se font bien plus dans les criques isol\u00e9es que dans les grands ports. Tu vois ce que je veux dire ?<br \/>\nNon, Caruana ne voyait pas. Mais l\u0092instant se pr\u00eatait peu aux \u00e9claircissements. Le temps de serrer sa m\u00e8re contre lui, de sortir les ch\u00e8vres de la bergerie, Paul Caruana quittait Ghar Dalam, le village de ses anc\u00eatres. Deux heures plus tard, son \u00eele disparaissait dans les brumes de la nuit. Il ne devait plus jamais y revenir.<\/p>\n<p>Tunis 1846.<\/p>\n<p>Camerla Caruana attela son bouc \u00e0 la petite charrette imagin\u00e9e et con\u00e7ue par son \u00e9poux. Elle installa Fifine au premier \u00e9tage, l\u0092imp\u00e9riale en quelque sorte, capitonn\u00e9e d\u0092un vieil \u00e9dredon et garnie d\u0092un parapluie \u00e0 l\u0092usage de toutes les saisons.<br \/>\nLe nourrisson ouvrit les yeux, sourit \u00e0 sa m\u00e8re et se rendormit. Camerla lui passa la main sur le visage dans une tendre caresse.<br \/>\n\u0097 C\u0092est l\u0092heure de ta promenade, lui dit-elle en chargeant un arrosoir et une \u00e9ponge destin\u00e9s \u00e0 nettoyer le pis de ses b\u00eates.<br \/>\nLe troupeau se mit en marche. Le bouc, s\u00e9rieux comme un officier de l\u0092arm\u00e9e des Indes, gardait ses distances, avan\u00e7ant \u00e0 deux pas derri\u00e8re sa patronne sans jamais se laisser distraire par les trognons de l\u00e9gumes et les papiers gras parfum\u00e9s par les restes de g\u00e2teux au miel.<br \/>\n\u0097 A\u00efa, a\u00efa ! Mourou, mourou ! criait Camerla, prolongeant ses appels d\u0092un sifflement inimitable, connu dans tout le quartier franc et dans les moindres ruelles de la M\u00e9dina.<br \/>\nLes premiers clients sortaient sur le pas de la porte, provoquant un affrontement g\u00e9n\u00e9ral. Les ch\u00e8vres perdaient alors leur flegme, se distribuant maints coups de corne dans leur d\u00e9sir de se pr\u00e9senter en t\u00eate devant Camerla. Leurs mamelles tra\u00eenaient au sol, battaient leurs pattes et les faisaient souffrir. Leur combat \u00e9tait celui de la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Paul Caruana quitta l\u0092\u00e9glise Sainte Croix. Assis sur les marches, il enleva ses chaussures, noua les lacets et les posa ainsi sur son \u00e9paule. Un geste guid\u00e9 par un souci d\u0092\u00e9conomie qui ne le quittait pas malgr\u00e9 les trois pi\u00e8ces d\u0092or que son travail et celui de son \u00e9pouse leur avaient rapport\u00e9es.<br \/>\nLe cur\u00e9, un Italien du Nord, blond comme un ange du Paradis, sortit \u00e0 son tour et vint s\u0092asseoir \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s.<br \/>\n\u0097 Paolo, lui dit-il, je voudrais te donner un conseil. Et je pense qu\u0092il serait sage que tu le prennes au s\u00e9rieux. Vois-tu, je crois qu\u0092il est temps que ton fils Nazzareno fr\u00e9quente l\u0092\u00e9cole italienne.<br \/>\nCaruana hocha la t\u00eate. L\u0092id\u00e9e lui paraissait plus que saugrenue.<br \/>\n\u0097 \u00c0 l\u0092\u00e9cole, mais pour quoi faire, mon p\u00e8re ? demanda-t-il.<br \/>\n\u0097 Pour apprendre \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire. Mais aussi pour parler un bon italien. Vous savez que vous, les Maltais de Tunisie, vous \u00eates destin\u00e9s \u00e0 devenir italiens un jour ou l\u0092autre. Et je pense que c\u0092est l\u00e0 le d\u00e9sir de la majorit\u00e9 d\u0092entre vous.<br \/>\nPaul ne pouvait nier que le pr\u00eatre avait raison. Les quelques milliers de Maltais vivant \u00e0 Tunis subissaient de plus en plus l\u0092influence italienne, seule communaut\u00e9 europ\u00e9enne organis\u00e9e, d\u00e9fendue par une ambassade puissante et active.<br \/>\nMalte, n\u0092\u00e9tant pas consid\u00e9r\u00e9e comme une nation, ses habitants ne pouvaient pr\u00e9tendre \u00e0 aucune citoyennet\u00e9. Une \u00e9poque o\u00f9 la loi tunisienne imposait aux consulats europ\u00e9ens de prendre en charge leurs ressortissants. Mais o\u00f9 caser ces Maltais devenus bien encombrants ? L\u0092ambassade du Royaume-Uni, sur la demande pr\u00e9sente du Bey, fut contrainte de reconna\u00eetre leur existence. Et les voici sujets de l\u0092Empire britannique ou \u00e9l\u00e9ments anglo-maltais suivant l\u0092humeur d\u0092un secr\u00e9taire de service.<br \/>\nUne d\u00e9cision qui n\u0092en fit pas des Anglais pour autant. Le seul chemin qui s\u0092ouvrait devant eux les dirigeait vers la nationalit\u00e9 italienne. Toute l\u0092organisation de la vie quotidienne les y invitait : la paroisse Sainte-Croix sur laquelle r\u00e9gnait un clerg\u00e9 italien, les journaux, les \u00e9coles, l\u0092\u00eele de Malte qui se perdait dans les souvenirs, les mariages mixtes et la volont\u00e9 l\u00e9gitime d\u0092appartenir \u00e0 une nation pr\u00eate \u00e0 les reconna\u00eetre comme citoyens \u00e0 part enti\u00e8re.<br \/>\n\u0097 Je parle l\u0092arabe, le maltais et l\u0092italien, fit remarquer Caruana. Et pourtant, je ne suis jamais all\u00e9 \u00e0 l\u0092\u00e9cole.<br \/>\nLe pr\u00eatre eut un sourire.<br \/>\n\u0097 Il est question de l\u0092italien, du vrai, pas du charabia sicilien que j\u0092entends ici tous les jours, et auquel j\u0092ai d\u00fb m\u0092adapter pour me faire comprendre.<br \/>\nCaruana promit de r\u00e9fl\u00e9chir. Dix minutes plus tard, se promenant dans la M\u00e9dina, il avait oubli\u00e9 le pr\u00eatre et sa dr\u00f4le d\u0092id\u00e9e.<br \/>\nPaul ne pouvait se lasser du spectacle que lui offraient les march\u00e9s de Tunis. Il devait bien admettre qu\u0092Allah pouvait se montrer plus g\u00e9n\u00e9reux que le Christ quelquefois. Des montagnes d\u0092agrumes, un jardin potager b\u00e9ni des dieux, des past\u00e8ques qu\u0092un seul homme ne pouvait porter, des dizaines de boucheries proposant des agneaux enlev\u00e9s \u00e0 leur m\u00e8re et des moutons \u00e0 la chair ferme et odorante suivant les go\u00fbts. Des march\u00e9s vivants, bruyants, anim\u00e9s par des orchestres de rues, des diseuses de bonne aventure et des charmeurs de serpents. Des march\u00e9s o\u00f9 l\u0092odorat \u00e9tait assailli \u00e0 chaque instant : coriandre, clou de girofle, tebelcarouia, camoun, se m\u00e9langeaient dans des bouquets qui n\u0092appartenaient qu\u0092\u00e0 l\u0092Orient.<br \/>\nCaruana constata \u00e0 nouveau que la Tunisie l\u0092avait captur\u00e9. Il aimait ce pays et tous les \u00eatres qui le partageaient : Arabes, Juifs, Siciliens et Maltais. Il en \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9sent certain. C\u0092est sur cette terre qu\u0092il voulait mourir.<br \/>\nPaul retrouva son fondouk du quartier franc, le seul o\u00f9 les chr\u00e9tiens \u00e9taient en droit de r\u00e9sider.<br \/>\nDes pi\u00e8ces l\u0092une dans l\u0092autre ouvraient sur une cour aux allures d\u0092arche de No\u00e9. Les cochons, volailles et ch\u00e8vres des locataires partageaient l\u0092espace avec les \u00e2nes des Tunisiens en visite \u00e0 la M\u00e9dina et les chameaux de tribus nomades r\u00e9sidant en ville le temps de vendre les produits de leur artisanat.<br \/>\nL\u00e0, s\u0092entassaient une trentaine de familles maltaises, parmi les immondices, dans le doux parfum du fumier et des ordures. Et quand le temps se mettait \u00e0 l\u0092orage, lorsque ces tornades propres \u00e0 la M\u00e9diterran\u00e9e arrosaient la ville, leur arrivait alors tout ce que l\u0092eau charriait avec elle. Le quartier franc m\u00e9ritait bien son titre d\u0092\u00e9gout de Tunis.<\/p>\n<p>Tunis 1862.<\/p>\n<p>On enterrait ce jour-l\u00e0 Paul Caruana, emport\u00e9 par l\u0092\u00e9pid\u00e9mie de typho\u00efde qui avait eu comme effet d\u0092\u00e9laguer le quartier franc et de lib\u00e9rer ainsi quelques places pour de nouveaux immigrants. Le flot des mis\u00e9reux arrivant de Sicile et de Malte n\u0092\u00e9tait pas pr\u00e8s de se tarir. Sans cette loi beylicale absurde, les contraignant \u00e0 s\u0092entasser dans le cloaque de la ville, leur existence aurait eu un go\u00fbt de miel. Ce pays ne comptait en effet que dix-sept habitants au kilom\u00e8tre carr\u00e9. L\u0092archipel maltais en d\u00e9nombrait plus de six cents.<\/p>\n<p>Tunis 1881.<\/p>\n<p>Nazzareno Caruana \u00e9tait arriv\u00e9 deux bonnes heures avant le d\u00e9but du d\u00e9fil\u00e9. La foule des grands jours se pressait le long de la Promenade de la Mer. Les Tunisiens \u00e9taient venus en nombre, voulant sans doute c\u00e9l\u00e9brer l\u0092arriv\u00e9e d\u0092une civilisation \u00e9clair\u00e9e qui les sortirait enfin de leur Moyen-\u00c2ge. Les juifs paraissaient plus sceptiques. Ils jugeraient sur pi\u00e8ce, l\u0092Histoire leur ayant enseign\u00e9 que ses vicissitudes les d\u00e9signaient bien souvent comme bouc \u00e9missaire.<br \/>\nCaruana, lui, \u00e9tait l\u00e0 pour jouir d\u0092un spectacle gratuit. L\u0092\u00e9v\u00e9nement ne semblait pas de nature \u00e0 changer le cours de son existence. La France, \u00e0 cette \u00e9poque, offrait aux Maltais une image trouble et mitig\u00e9e. Ces derniers n\u0092avaient pas oubli\u00e9 le passage de Bonaparte et de ses soudards sur leur \u00eele. Les soldats de la R\u00e9volution, portant dans leurs bagages l\u0092utopie de la libert\u00e9, furent accueillis comme des lib\u00e9rateurs. Ils sonnaient le glas du r\u00e8gne des Chevaliers, ma\u00eetres de l\u0092Archipel depuis 1530. Dix-huit mois plus tard, les habitants se r\u00e9voltaient contre ces envahisseurs hautains et pillards de surcro\u00eet. Les Anglais les avaient aid\u00e9s \u00e0 renvoyer chez eux ces visiteurs encombrants. Ils devaient oublier de quitter l\u0092\u00eele une fois leur g\u00e9n\u00e9reuse mission accomplie. L\u0092image de la France retrouvait quelques couleurs avec la prise d\u0092Alger, ce nid de pirates coupable de bien des razzias durant des si\u00e8cles. Une nouvelle rencontre entre Fran\u00e7ais et Maltais s\u0092annon\u00e7ait. Allait-elle d\u00e9boucher sur le pire ou le meilleur ?<br \/>\nLes Italiens s\u0092\u00e9taient enferm\u00e9s chez eux. Cette journ\u00e9e repr\u00e9sentait \u00e0 leurs yeux une bien lourde d\u00e9faite. La France venait en effet de leur chiper une place que l\u0092Histoire semblait leur avoir r\u00e9serv\u00e9e.<br \/>\nNazzareno Caruana se moquait bien en cet instant de toutes ces tribulations politiques. Priv\u00e9 de citoyennet\u00e9, il n\u0092\u00e9tait m\u00fb par aucun sentiment national. Il appartenait \u00e0 la tribu des Maltais de Tunis : c\u0092\u00e9tait bien l\u00e0 son seul drapeau. M\u00eame l\u0092\u00eele de ses anc\u00eatres se perdait dans les souvenirs. La derni\u00e8re lettre remontait \u00e0 dix ans. Elle lui annon\u00e7ait la mort de sa grand-m\u00e8re et ouvrait ainsi le livre de l\u0092oubli.<br \/>\nL\u0092on entendit enfin la musique. La grande et belle arm\u00e9e coloniale remontait le Boulevard de la Mer. Une heure de spectacle haut en couleurs durant laquelle la France montra ses muscles. La Tunisie n\u0092avait pas choisi sa puissance protectrice par hasard. Et les insurg\u00e9s du Centre et du Sud ne semblaient pas avoir compris que l\u0092on venait de leur offrir mille ans de bonheur et de prosp\u00e9rit\u00e9.<br \/>\nCaruana retrouva les trois pi\u00e8ces de son fondouk o\u00f9 s\u0092entassait la marmaille. Pris par le quotidien, il oublia la France et son Protectorat. L\u0092\u00e9v\u00e9nement ne paraissait pas de nature \u00e0 changer le cours de son destin.<\/p>\n<p>Tunis 1920.<\/p>\n<p>Lazare Caruana arr\u00eata son araba face au 56 rue de la Verdure. Il quitta sa charrette, flatta la croupe de son anglo-arabe dans une caresse de p\u00e8re.<br \/>\nLe cheval venait d\u0092entrer dans l\u0092existence des Caruana du fondouk de la rue Sidi Kadous. Il \u00e9crivait ainsi la premi\u00e8re page d\u0092une \u00e9pop\u00e9e riche de plusieurs volumes.<br \/>\nRachid Boussen l\u0092attendait. Il servit le th\u00e9, puis ouvrit le propos par maints salamalecs comme il se doit avant de parler affaire.<br \/>\n\u0097 Pourquoi la majorit\u00e9 des Maltais choisissent-ils ce quartier pour s\u0092y installer ? demanda-t-il ensuite.<br \/>\n\u0097 Parce qu\u0092ils veulent rester ensemble, r\u00e9pondit Lazare sans h\u00e9siter. Et maintenant, ici, nous avons notre \u00e9glise et notre cimeti\u00e8re.<br \/>\nAvec l\u0092arriv\u00e9e de la France, Tunis sortait de ses murailles et connaissait une expansion sans pr\u00e9c\u00e9dent. La ville nouvelle avait choisi son camp. Elle devait faire de Tunis la cit\u00e9 la plus europ\u00e9enne d\u0092Afrique du Nord.<br \/>\nLes Maltais, un suivant l\u0092autre, s\u0092\u00e9taient install\u00e9s dans le quartier de Bab el-Khadra, donnant ainsi leur nom \u00e0 quelques rues des environs : rue Malta Srira, rue des Maltais, rue de la Valette.<br \/>\nChaque jour voyait s\u0092ouvrir de nouveaux chantiers, au grand b\u00e9n\u00e9fice de la communaut\u00e9 italienne. Cette derni\u00e8re conservait pourtant toute son animosit\u00e9 \u00e0 l\u0092endroit de la France, r\u00eavant d&rsquo;un renversement de situation qui ferait de la Tunisie une colonie transalpine.<br \/>\nLazare Caruana avait per\u00e7u qu\u0092il pouvait tirer profit de cette manne inesp\u00e9r\u00e9e. Il avait ainsi investi les quelques sous que lui avait laiss\u00e9s son p\u00e8re dans une charrette et un cheval solide et r\u00e9sistant. Transporteur de mat\u00e9riaux de construction, il travaillait douze heures par jour et six jours par semaine.<br \/>\n\u0097 Et \u00e7a te g\u00e8ne de vendre tes terrains aux Maltais ? demanda-t-il en retrouvant Rachid Boussen.<br \/>\nLe Tunisien eut un geste de la t\u00eate. Le sujet \u00e9veillait chez lui des sentiments contradictoires. Des champs o\u00f9 ne poussaient que des melons, devenus gr\u00e2ce \u00e0 la France de v\u00e9ritables p\u00e9pites d\u0092or. Mais la France avait fait de lui un colonis\u00e9. Sans doute le colonis\u00e9 le plus riche du quartier. \u00c0 combien toutefois peut-on chiffrer l\u0092estime de soi ?<br \/>\n\u0097 Tout compte fait, je pr\u00e9f\u00e8re les vendre \u00e0 des Maltais, qui parlent presque tous arabe, qui vivent comme nous et que nous consid\u00e9rons un peu comme nos cousins. Et en plus, ils appellent leur dieu chr\u00e9tien Allah.<br \/>\n\u0097 Ce n\u0092est pas un exploit pour nous de parler arabe. Nos langues se ressemblent et nous sommes presque voisins.<br \/>\nLazare pratiquait aussi le sicilien commun aux quartiers populaires. Le fran\u00e7ais lui posait par contre bien plus de probl\u00e8mes. Cette langue s\u0092imposait pourtant un peu plus chaque jour. Et la parler comme il se doit vous distinguait son homme. Aussi, comme bien des membres de la communaut\u00e9, Lazare avait d\u00e9cid\u00e9 d\u0092envoyer ses enfants \u00e0 l\u0092\u00e9cole des Fran\u00e7ais.<br \/>\n\u0097 Alors, \u00e0 combien tu me le fais ce bout de terrain ? demanda-t-il.<br \/>\nRachid Boussen annon\u00e7a un prix.<br \/>\n\u0097 Al Madona ! s\u0092\u00e9cria Caruana en levant les bras au ciel. Encore heureux que tu me consid\u00e8res comme ton cousin, sinon, tu me prendrais m\u00eame mon pantalon.<br \/>\nLe Tunisien eut un sourire. On disait des Maltais qu\u0092ils avaient h\u00e9rit\u00e9 du sens des affaires des Ph\u00e9niciens, le premier envahisseur de l\u0092\u00eele, et celui qui avait sans doute forg\u00e9 la mentalit\u00e9 de ses habitants.<br \/>\nDeux heures de n\u00e9gociation \u00e0 la mode orientale, sourire aux l\u00e8vres, sans jamais quitter sa bonne humeur. Retrouvant son araba, Lazare Caruana avait acquis quatre ares de terrain, situ\u00e9s sur la place de Bab el-Khadra, avec une vue imprenable sur le cimeti\u00e8re musulman. Il venait de p\u00e9n\u00e9trer dans le monde tr\u00e8s ferm\u00e9 des capitalistes. Ne lui restait plus qu\u0092\u00e0 devenir colonialiste.<\/p>\n<p>Tunis 1921.<\/p>\n<p>Le Fran\u00e7ais est un \u00eatre casanier, attach\u00e9 au clocher de son village. La France enregistre d\u00e8s lors un \u00e9chec dans sa volont\u00e9 de peupler son empire \u00e0 partir d\u0092\u00e9l\u00e9ments venus de la m\u00e9tropole.<br \/>\nEn Tunisie, le p\u00e9ril italien continue \u00e0 inqui\u00e9ter le Ministre r\u00e9sident. La France manque de citoyens \u00e0 opposer au groupe italo-sicilien. Qu\u0092\u00e0 cela ne tienne, elle va en rechercher dans le stock que la colonisation a mis \u00e0 sa disposition.<br \/>\nLazare Caruana s\u0092endormit au soir du 7 novembre 1921. Il portait en cet instant le titre peu glorieux d\u0092\u00e9l\u00e9ment anglo-maltais ; sous-produit de l\u0092Empire britannique en d\u0092autres mots. Dr\u00f4le d\u0092Anglais \u00e0 vrai dire, bien incapable de dire bonjour et au revoir dans sa langue. Il s\u0092\u00e9veilla au matin du 8 novembre. Le Bey venait de signer le d\u00e9cret qu\u0092on lui pr\u00e9sentait, attestant que tout Maltais n\u00e9 dans la R\u00e9gence devenait fran\u00e7ais, avec, pour les jeunes, la possibilit\u00e9 de renoncer \u00e0 cette disposition \u00e0 leur majorit\u00e9. Et le voici d\u00e9sormais citoyen de la grande puissance coloniale. Dr\u00f4le de fran\u00e7ais en r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 peine capable de dire bonjour et au revoir dans sa langue.<br \/>\nCinq mille six cents Maltais venaient ainsi de changer de nationalit\u00e9 sans que l\u0092on e\u00fbt l\u0092id\u00e9e de leur demander leur avis. C\u0092\u00e9tait toutefois sans compter sur la r\u00e9action de l\u0092Angleterre. Le consul de ce pays se d\u00e9couvrit une affection soudaine pour ces \u00ab sujets \u00bb dont on venait de le priver. Une tendresse o\u00f9 le sentiment anti-fran\u00e7ais joua sans doute un r\u00f4le essentiel. L\u0092affaire fit grand bruit. Et la Cour de justice internationale eut \u00e0 trancher le diff\u00e9rend. La France fut ainsi condamn\u00e9e \u00e0 restituer ces naturalis\u00e9s d\u0092office \u00e0 la Grande-Bretagne.<br \/>\nCaruana, apr\u00e8s avoir go\u00fbt\u00e9 aux bienfaits du colonialisme, se retrouva \u00e0 nouveau dans le camp des colonis\u00e9s. L\u0092Angleterre eut alors la bonne id\u00e9e de faire sien sept mille Allemands du Sud-Ouest africain. \u00c0 chacun ses naturalis\u00e9s d\u0092office. Britanniques et Fran\u00e7ais finirent par s\u0092entendre sur ce point. Et Lazare, en balle de ping-pong, reprit sa place dans le camp tricolore.<br \/>\nMais quel \u00e9tait donc l\u0092\u00e9tat d\u0092esprit de ces Fran\u00e7ais de la statistique ? Question pos\u00e9e \u00e0 Caruana, voil\u00e0 ce qu\u0092il serait sorti de son propos. Des remarques en maltais comme il se doit. Ce dernier n\u0092ayant pas re\u00e7u, avec sa carte d\u0092identit\u00e9 toute neuve, le mode d\u0092emploi complet de la langue de Moli\u00e8re.<br \/>\nSans doute \u00e9tait-il fier d\u0092appartenir \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 la communaut\u00e9 dominante. Et les perspectives d\u0092un avenir fran\u00e7ais lui paraissait une chance pour ses enfants. Il ne pouvait malgr\u00e9 tout se d\u00e9fendre contre un sentiment de frustration. On venait en effet de rompre les derniers liens qui le reliaient \u00e0 l\u0092\u00eele de ses anc\u00eatres. D\u0092autre part, il se m\u00e9fiait un peu de ces Fran\u00e7ais, des hommes sans Dieu et des anticl\u00e9ricaux. \u00ab Attenter \u00e0 la nationalit\u00e9, c\u0092est attenter au christianisme \u00bb, avait dit son cur\u00e9. Et Caruana pensait qu\u0092il devait avoir raison. M\u00eame si, en temps qu\u0092Italien, il reconnaissait que le pr\u00eatre ne portait la France dans son c\u009cur.<\/p>\n<p>M. Paul Cambon, Ministre r\u00e9sident, per\u00e7ut le danger que repr\u00e9sentait la propagande du clerg\u00e9 italien aupr\u00e8s de ses n\u00e9o-naturalis\u00e9s.<br \/>\nLe cardinal Lavigerie entra alors en fonction. Le Primat d\u0092Afrique apparaissait comme un grand ami de Malte. Un titre que lui avait valu son intervention sur l\u0092\u00eele au cours d\u0092une \u00e9pid\u00e9mie de chol\u00e9ra.<br \/>\nLe nouveau clerg\u00e9 se consid\u00e9rait au service de la politique coloniale de sa patrie. Il \u00e9tait appel\u00e9 \u00e0 remplacer les pr\u00eatres italiens, invit\u00e9s \u00e0 rentrer chez eux.<br \/>\nEt ce fut \u00e0 des vicaires maltais, amis de la France, que l\u0092on confia l\u0092une des nouvelles paroisses, celle du Sacr\u00e9 C\u009cur, situ\u00e9e au centre du quartier maltais de Bab el-Khadra. Une \u00e9glise qui deviendrait celle de la communaut\u00e9. La plus matinale de Tunis. Elle proposerait en effet une messe \u00e0 cinq heures du matin. \u00ab La messe des cochers. \u00bb Un office que Lazare Caruana ne devait jamais manquer avant de commencer sa journ\u00e9e de travail.<\/p>\n<p>Tunis 1948.<\/p>\n<p>Jean Caruana n\u0092avait jamais eu besoin de r\u00e9veil-matin pour se lever. \u00c0 quatre heures, d\u00e9j\u00e0 dans son \u00e9curie, il \u00e9trillait et nourrissait son compagnon de travail avant de bichonner sa cal\u00e8che. Puis, sans \u00e9veiller sa femme et ses gosses qui dormaient dans les trois pi\u00e8ces situ\u00e9es au-dessus de l\u0092\u00e9curie, il d\u00e9jeunait d\u0092un bol de caf\u00e9 noir, d\u0092un oignon cru et de quelques sardines.<br \/>\nLe temps d\u0092\u00e9couter la messe des cochers, Jean venait prendre place dans la file des karrozzins qui attendaient leurs premiers clients devant le caf\u00e9 Borg.<\/p>\n<p>Ce matin-l\u00e0, Jean Caruana connaissait une anxi\u00e9t\u00e9 peu courante chez les Maltais ; des \u00eatres placides et un brin fatalistes.<br \/>\nAlfred Sammut, son ami de toujours, buvait un verre de caf\u00e9 au lait quand il entra dans le bar.<br \/>\n\u0097 Il est re\u00e7u, lui annon\u00e7a celui-ci dans un sourire en lui tendant la D\u00e9p\u00eache Tunisienne. Regarde, c\u0092est l\u00e0 !<br \/>\nJean lisait le fran\u00e7ais en d\u00e9chiffrant chaque syllabe. \u00ab Robert Caruana \u00bb, \u00e2nonna-t-il. Pas de doute. Son a\u00een\u00e9 \u00e9tait admis en sixi\u00e8me au lyc\u00e9e Carnot.<br \/>\n\u0097 Celui-l\u00e0, il ne fera pas le cocher. Je peux d\u00e9j\u00e0 le pr\u00e9dire, affirma-t-il ensuite du haut de son orgueil.<br \/>\nLe destin de son a\u00een\u00e9 le conduirait un jour \u00e0 travailler dans un bureau ou dans une banque. Et si la chance voulait bien lui sourire, peut-\u00eatre deviendrait-il fonctionnaire chez les Fran\u00e7ais, avec une villa \u00e0 Mutuelleville et des costumes de mariage pour toute la semaine.<\/p>\n<p>Tunis 1956.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce est jou\u00e9e. Le rideau tombe sur les cris de joie des vainqueurs et le d\u00e9sespoir des cocus de la farce. Les grands d\u00e9cident du destin des nations. Le petit peuple est invit\u00e9 \u00e0 payer l\u0092addition.<br \/>\n\u00ab Les colonialistes \u00e0 la mer ! \u00bb hurlent Mohamed et Ali sous les fen\u00eatres de leurs voisins : David, Salvatore et Carmelo. Robert Caruana voudrait leur r\u00e9pondre, leur rappeler qu\u0092ils sont cousins, presque fr\u00e8res. Mais dans quelle langue le leur dire ? Oubli\u00e9s l\u0092arabe, l\u0092italien, le maltais, il n\u0092a plus que le fran\u00e7ais et des rudiments d\u0092anglais pour s\u0092exprimer. Alors il se tait. Qu\u0092il le veuille ou non, il est fran\u00e7ais. Et d\u0092ailleurs il le veut. Il le revendique m\u00eame. Il est fran\u00e7ais de Tunisie, d\u0092origine maltaise. Et croit pouvoir le rester, ne voulant rien rejeter de cette chakchouka d\u0092influences qui compose son identit\u00e9.<br \/>\nRobert Caruana b\u00e2tira sa vie ici, sous les lois tunisiennes. Les Maltais en ont vu d\u0092autres tout au long de l\u0092Histoire.<\/p>\n<p>Tunis -Marseille 1961.<\/p>\n<p>Jean Caruana a d\u00e9cid\u00e9 de jeter l\u0092\u00e9ponge. Voil\u00e0 des mois que ses journ\u00e9es de travail ne lui permettent plus de payer l\u0092avoine de ses chevaux. Et la Mairie de Tunis vient de rejeter sa demande. Habib Bourguiba lui refuse de trahir le m\u00e9tier de son p\u00e8re en conduisant un taxi.<br \/>\nLa mis\u00e8re, \u00e0 nouveau, pousse les Caruana \u00e0 l\u0092exil. Jean r\u00eave un instant de retrouver l\u0092\u00eele de ses anc\u00eatres. Robert, son a\u00een\u00e9, ne partage pas cet avis. Seul un d\u00e9part sur les terres de France leur offrira un avenir porteur de promesses. Un d\u00e9part et une d\u00e9couverte \u00e0 la fois. Pour les Caruana de cette branche, \u00e0 l\u0092image de bien des familles de ces n\u00e9o-Fran\u00e7ais, la M\u00e8re Patrie reste un concept flou, peupl\u00e9 de quelques images de cartes postales.<br \/>\nLa Tunisie leur montre la sortie. Malte leur ferme ses ports. Ces enfants perdus, que l\u0092Histoire a malmen\u00e9s, n\u0092ont plus de place sur une \u00eele surpeupl\u00e9e.<br \/>\nMarseille leur ferait oublier Tunis tant elle ressemble \u00e0 Tunis. Afin de les prot\u00e9ger de l\u0092oubli, les m\u00eames cris les accueillent. Colonialistes l\u00e0-bas, colonialistes ici ; le d\u00e9paysement n\u0092est pas pour demain.<br \/>\nDr\u00f4les d\u0092 \u00ab exploiteurs d\u0092Arabes \u00bb en r\u00e9alit\u00e9. Les Caruana semblent experts dans l\u0092art de camoufler le tr\u00e9sor que leur a valu la sueur des burnous. Un deux pi\u00e8ces sous les toits, suintant d\u0092humidit\u00e9, glacial les jours de mistral, four \u00e0 pain aux premiers rayons de soleil. Jean, gar\u00e7on d\u0092\u00e9curie \u00e0 l\u0092hippodrome du Pont de Vivaux. La m\u00e8re, employ\u00e9e par quelques familles de la rue Saint-F\u00e9rreol, retrouvait ainsi, dans le r\u00f4le de fatma, toutes les humiliations inflig\u00e9es aux femmes de m\u00e9nage qu\u0092elle n\u0092avait jamais pu se payer. Robert, de son c\u00f4t\u00e9, avait gagn\u00e9 ses galons de plongeur en eau de vaisselle. Certains restaurateurs d\u0092Aix-en-Provence se souviennent encore de lui. Un banquet, un mariage, l\u0092\u00e9tudiant en lettres ne refusait jamais les quelques billets que rapportait une nuit d\u0092assiettes sales et de fourneaux encrass\u00e9s. <\/p>\n<p>Aix-en-Provence 1962.<\/p>\n<p>L\u0092affaire alg\u00e9rienne secoue la France. Deux camps hostiles se font face, pr\u00eats \u00e0 l\u0092affrontement. M. M\u00e9nard, prof de lettres modernes \u00e0 la fac d\u0092Aix-en-Provence, figure parmi les h\u00e9ros de la cause des opprim\u00e9s. Non pas que sa bravoure le conduise \u00e0 sortir sa p\u00e9taudi\u00e8re dans l\u0092intention de s\u0092opposer \u00e0 l\u0092OAS les armes \u00e0 la main. Son courage semble vouloir s\u0092exprimer par ailleurs. C\u0092est ainsi, dans un propos mal assorti, que Robert Caruana s\u0092entend \u00e0 nouveau trait\u00e9 de sale colonialiste.<\/p>\n<p>40 ans plus tard.<\/p>\n<p>Les d\u00e9cennies ont referm\u00e9 les cicatrices, ouvrant ainsi la voie aux souvenirs heureux. Le filtre du temps a lib\u00e9r\u00e9 l\u0092Histoire de ses passions. La Tunisie porte d\u00e9sormais un regard \u00e9mu sur ses communaut\u00e9s dont elle reconna\u00eet l\u0092amour sans calcul qu\u0092elles lui ont port\u00e9. Malte retrouve ses fils \u00e9parpill\u00e9s, auxquels elle offre \u00e0 pr\u00e9sent ses plus beaux sourires dans son d\u00e9sir de les voir accourir, les poches pleines de devises.<br \/>\nEt Robert Caruana a ainsi reconstitu\u00e9 son triptyque : Malte, la Tunisie, la France dans une m\u00eame phrase et dans bien des livres. L\u0092imp\u00e9rialiste d\u00e9chu s\u0092est en effet d\u00e9couvert une vocation dans le m\u00e9tier d\u0092\u00e9crivain.<br \/>\nLa page est tourn\u00e9e. Les exploiteurs de burnous sont pass\u00e9s de mode. La vindicte, inspir\u00e9e par un racisme bien ordinaire, se porte dor\u00e9navant sur les porteurs de burnous, avant de choisir d\u0092autres cibles.<br \/>\nSeul le souvenir de M. M\u00e9nard reste en lui comme une tache ind\u00e9l\u00e9bile. Non pas que son insulte l\u0092ait marqu\u00e9 plus qu\u0092une autre. Son \u00ab sale colonialiste \u00bb tombait toutefois comme un cheveu sur la soupe.<br \/>\n\u00ab Hors sujet. Mal \u00e0 propos, monsieur M\u00e9nard ! \u00bb Et cette atteinte \u00e0 la langue fran\u00e7aise, Robert Caruana ne pourra jamais vous la pardonner.<\/p>\n<p>Les autres romans de Claude RIZZO, disponibles en librairie :<br \/>\nAu temps du jasmin \u0096 Editions Michel Lafon.<br \/>\nLe Maltais de Bab el-Khadra \u0096 Editions Michel Lafon.<br \/>\nJe croyais que tout \u00e9tait fini \u0096 Editions Michel Lafon.<br \/>\nLa secte \u0096 Edition Lucien Souny.<br \/>\nLe sentier des aub\u00e9pines \u0096 Editions Lucien Souny.<\/p>\n<p>\u00cele de Malte 1843.<br \/>\nPaul Caruana regardait la lettre pos\u00e9e sur la table. Voil\u00e0 plus d\u0092une demi-heure qu\u0092elle \u00e9tait devant lui sans qu\u0092il se d\u00e9cid\u00e2t \u00e0 l\u0092ouvrir.<br \/>\n\u0097 Tu vas l\u0092admirer comme \u00e7a jusqu\u0092\u00e0 ce soir ? lui demanda sa m\u00e8re.<br \/>\n\u0097 Qu\u0092est-ce tu veux que je fasse ?<br \/>\nEn plus de ne pas savoir lire, Paul n\u0092avait jamais re\u00e7u de lettres jusqu\u0092\u00e0 ce jour.<br \/>\n\u0097 Va voir notre cur\u00e9. Lui te la lira.<br \/>\nCaruana eut un geste de la t\u00eate. Comment oser rendre visite au pr\u00eatre alors qu\u0092il ne mettait plus les pieds \u00e0 l\u0092\u00e9glise depuis des mois ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La honte \u00e9tait parvenue \u00e0 vaincre sa terreur de l\u0092enfer. Dieu comprenait sans doute la d\u00e9tresse qui le poussait au parjure. L\u0092un des souliers de sa derni\u00e8re paire s\u0092\u00e9tait ouvert comme une figue trop m\u00fbre. Sa chemise partait en lambeaux &hellip; <a href=\"https:\/\/carnottunis.com\/?p=1974\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[17],"tags":[143,149,66,42,34,47,129,117,25,118,110,33,109,114,69,24,27,29],"class_list":["post-1974","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-lycee","tag-143","tag-149","tag-66","tag-42","tag-34","tag-47","tag-anglais","tag-classe","tag-expo","tag-francais","tag-histoire","tag-juifs","tag-musique","tag-premiere","tag-tunis-2","tag-tunisie","tag-visite","tag-voyage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carnottunis.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1974","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/carnottunis.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carnottunis.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carnottunis.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carnottunis.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1974"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carnottunis.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1974\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carnottunis.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1974"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carnottunis.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1974"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carnottunis.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1974"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}