{"id":2543,"date":"2004-09-20T17:20:02","date_gmt":"2004-09-20T17:20:02","guid":{"rendered":"http:\/\/carnottunis.com\/wordpress\/?p=2543"},"modified":"2013-10-07T11:12:25","modified_gmt":"2013-10-07T11:12:25","slug":"tunisie-ma-memoire-denfant-joel-cuenot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carnottunis.com\/?p=2543","title":{"rendered":"TUNISIE, ma m\u00e9moire d&rsquo;enfant &#8211; Jo\u00ebl CUENOT"},"content":{"rendered":"<p>Un grand et beau livre d&rsquo;\u00e9crits et de photos p\u00each\u00e9s au fond de la m\u00e9moire de Jo\u00ebl CUENOT (lc sec48), \u00e9ditions J\u00f6el CUENOT, Paris 1988.<\/p>\n<p>Extrait : <strong>Du plomb dans l&rsquo;abricot<br \/>\n<\/strong>\u00ab\u00a0Mais tu vas te rendre malade ! \u00a0\u00bb<br \/>\n s&rsquo;exclame ma grand-m\u00e8re, effray\u00e9e par ma goinfrerie. Cinq noyaux d&rsquo;abricots sont pos\u00e9s dans mon assiette, j&rsquo;en ai encore au moins trois dans la bouche et je tends d\u00e9j\u00e0 la main vers la corbeille. Vlan! Un coup de pied dans le tibia de mon fr\u00e8re, au sourire narquois. Lui, en face de moi, ne s&rsquo;est pas fait remarquer alors qu&rsquo;il a, j&rsquo;ai bien compt\u00e9, d\u00e9pass\u00e9 la douzaine.<\/p>\n<p>A Tunis, c&rsquo;est une passion, les abricots ! Chaque ann\u00e9e, elle se ravive \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e des premiers fruits. Tous les gamins adorent les abricots, mais plus encore pour le noyau que les grands jette, que pour la chair ! Tout \u00e0 l&rsquo;heure, mes noyaux et la moiti\u00e9 de ceux de mes parents (l&rsquo;autre moiti\u00e9, c&rsquo;est pour mon fr\u00e8re) iront grossir mon tr\u00e9sor, un sac de toile \u00e9crue, ferm\u00e9 d&rsquo;un gros lacet.<\/p>\n<p>A la \u00a0\u00bb r\u00e9cr\u00e9 \u00ab\u00a0, je m&rsquo;installe, le dos appuy\u00e9 sur le mur, les jambes \u00e9cart\u00e9s et me mets \u00e0 crier :<br \/>\n\u00a0\u00bb A la boutique, \u00e0 la boutique, toujours on gagne, jamais on perd ! \u00a0\u00bb . Ma boutique, c&rsquo;est un rectangle dessin\u00e9 \u00e0 la craie sur le sol, entre mes jambes. Il est form\u00e9 de trois carr\u00e9s superpos\u00e9s ; \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de chacun d&rsquo;entre eux, j&rsquo;ai \u00e9crit trois nombres : 1, 5 et 10. Le plus important est le plus \u00e9loign\u00e9 du tireur qui, lui, va se placer derri\u00e8re une ligne trac\u00e9e \u00e0 environ deux m\u00e8tres. Il lance un noyau. Si celui-ci tombe \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur du rectangle, je me penche et je \u00a0\u00bb l&rsquo;encaisse \u00ab\u00a0. Si, par contre, il reste dans un carr\u00e9, je dois non seulement restituer au tireur sa munition mais lui donner le nombre de noyaux indiqu\u00e9 dans la zone.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait prudent, avant d&rsquo;ouvrir une boutique, d&rsquo;avoir un \u00a0\u00bb capital \u00a0\u00bb permettant de faire face aux dettes. Si le mauvais sort s&rsquo;acharnait contre \u00a0\u00bb le boutiquier \u00a0\u00bb qui voulait faire fortune en partant de z\u00e9ro, \u00e7a se terminait par de violentes bagarres, seul moyen de r\u00e9gler de telles affaires d&rsquo;honneur.<\/p>\n<p>Il y avait d&rsquo;autres jeux que la boutique. Pour jouer au \u00a0\u00bb castel \u00a0\u00bb on posait un noyau sur trois autres formant triangle. Le tireur qui r\u00e9ussissait \u00e0 bousculer la petite pyramide avait gagn\u00e9 le tout. Mais, un jour, j&rsquo;ai manqu\u00e9 faire faillite en jouant \u00a0\u00bb au long \u00ab\u00a0. J&rsquo;avais dispos\u00e9 une longue file d&rsquo;au moins quinze noyaux \u00e0 la perpendiculaire du mur o\u00f9 je m&rsquo;appuyais, sachant que le tireur avait le droit d&#8217;empocher tous les noyaux se trouvant entre lui-m\u00eame et celui qu&rsquo;il avait bouscul\u00e9.<\/p>\n<p>Arrive un grand du C\u00e9-\u00e8me-deux qui tire avec un projectile sp\u00e9cial  mais tout \u00e0 fait l\u00e9gal  un gros noyau rempli de plomb. En deux coups, il rafle trente noyaux. Je dois fermer boutique, effray\u00e9 par l&rsquo;ampleur du d\u00e9sastre, bien d\u00e9cid\u00e9 cette fois, \u00e0 devenir \u00a0\u00bb tireur \u00ab\u00a0.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la classe, je rentre chez moi, en frottant sur les murs que longent les trottoirs, un gros noyau, rescap\u00e9 de la d\u00e9faite. Je n&rsquo;ai pas fait cent m\u00e8tres qu&rsquo;il est us\u00e9 ; par le trou, on aper\u00e7oit l&rsquo;amande. Le trou suivant demande deux cent m\u00e8tres, \u00e0 cause des vitrines. Le dernier noyau, je le finis chez moi, sur les murs du balcon.<\/p>\n<p>\u00a0\u00bb Papa, papa ! j&rsquo;voudrais qu&rsquo;tu m&rsquo;fasses un plomb\u00e9 \u00ab\u00a0. J&rsquo;ai besoin de mon p\u00e8re, pour l&rsquo;op\u00e9ration suivante. Une fois les noyaux vid\u00e9s de leur amande, mon p\u00e8re fait fondre sur le gaz, dans une cuiller en fer, un morceau d&rsquo;un tuyau de plomb. Ca sent le chaud, le m\u00e9tal br\u00fbl\u00e9, une odeur aussi \u00e2cre que celle que l&rsquo;on respire dans les souks quand on s&rsquo;arr\u00eate devant les ateliers des \u00e9tameurs de r\u00e9cipients en cuivre.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re pose un noyau trou\u00e9 sur un carreau de l&rsquo;\u00e9vier de la cuisine et, doucement verse dans l&rsquo;orifice une coul\u00e9e de m\u00e9tal fondu. Ca siffle, \u00e7a fume, \u00e7a sent le bois br\u00fbl\u00e9. Quand tout est refroidi, j&rsquo;\u00e9barbe le noyau et polis le bouchon de m\u00e9tal avec une lime fine.<\/p>\n<p>Cette fois, je suis arm\u00e9 ! Demain j&rsquo;entendrai les murmures des jaloux, des envieux qui me suivront de leur regard oblique. Si le conqu\u00e9rant, un jour, a perdu sa fortune, il sait, avec superbe en reb\u00e2tir une autre !<\/p>\n<p>Le lendemain, le premier de mes noyaux plomb\u00e9s \u00e9clata d\u00e8s qu&rsquo;il toucha le sol, et les deux autres, quelques minutes apr\u00e8s, connurent le m\u00eame sort. Apr\u00e8s une bonne colique, \u00e9tape indispensable \u00e0 la reconstitution d&rsquo;un autre capital, je revins au statut tr\u00e8s modeste de petit boutiquier.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un grand et beau livre d&rsquo;\u00e9crits et de photos p\u00each\u00e9s au fond de la m\u00e9moire de Jo\u00ebl CUENOT (lc sec48), \u00e9ditions J\u00f6el CUENOT, Paris 1988. 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