{"id":3403,"date":"2002-10-10T20:44:58","date_gmt":"2002-10-10T20:44:58","guid":{"rendered":"http:\/\/carnottunis.com\/wordpress\/?p=3403"},"modified":"2002-10-10T20:44:58","modified_gmt":"2002-10-10T20:44:58","slug":"albert-memmi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carnottunis.com\/?p=3403","title":{"rendered":"Albert MEMMI"},"content":{"rendered":"<p><img src=https:\/\/carnottunis.com\/photos\/z99memmi.jpg ><\/p>\n<p>Comment \u00eates-vous entr\u00e9 au Lyc\u00e9e Carnot ?<br \/>\nLe lyc\u00e9e Carnot, comme je l&rsquo;ai racont\u00e9 dans \u00ab\u00a0la statue de sel\u00a0\u00bb et dans d&rsquo;autres livres, a \u00e9t\u00e9 pour moi une chance providentielle. Mon p\u00e8re \u00e9tait artisan bourrelier et il n&rsquo;\u00e9tait pas question que je fasse des \u00e9tudes secondaires, non pas, que mes parents ne le voulaient pas, mais ce n&rsquo;\u00e9tait tout simplement pas dans leur perspective. J&rsquo;ai eu la chance de me voir proposer une bourse d&rsquo;\u00e9tudes par l&rsquo;Alliance Isra\u00e9lite, destin\u00e9 aux meilleurs \u00e9l\u00e8ves. C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;ai pu aller au lyc\u00e9e Carnot.<br \/>\nJe dois dire que je rends gr\u0082ce encore aujourd&rsquo;hui au d\u00e9vouement de mon p\u00e8re parce que, normalement j&rsquo;aurais d? travailler au magasin en tant que fils a\u00een\u00e9 ; ce fut un gros sacrifice pour mes parents. Et c&rsquo;est vrai que c&rsquo;\u00e9tait la voie qui m&rsquo;a amen\u00e9 vers l&rsquo;Universit\u00e9 plus tard.<br \/>\nAu d\u00e9but, ce fut pour moi tr\u00e8s angoissant, je ne parlais pas bien le fran\u00e7ais. A l&rsquo;\u00e9cole primaire isra\u00e9lite, on parlait mal le fran\u00e7ais. Entre nous, nous parlions l&rsquo;arabe dialectal. Ma m\u00e8re n&rsquo;a jamais parl\u00e9 fran\u00e7ais, mon p\u00e8re parlait un fran\u00e7ais de tous les jours, m\u00e9lang\u00e9 au sicilien et au maltais et mes petits copains, ceux de mon milieu social, ceux que je fr\u00e9quentais lorsque je sortais du lyc\u00e9e, n&rsquo;\u00e9taient pas des Fran\u00e7ais : c&rsquo;\u00e9tait des Corses, des Siciliens, des Arabes parce que j&rsquo;habitais un quartier qui \u00e9tait plus proche du quartier arabe que du quartier europ\u00e9en. On \u00e9tait plut\u00f4t d&rsquo;influence italienne dans notre quartier. Je parlais donc arabe avec mes copains et ma famille. Je suis donc de langue arabe, c&rsquo;est clair. Par ailleurs, je n&rsquo;avais pas de vraie relation avec mes camarades du lyc\u00e9e, je n&rsquo;avais aucun contact avec leur vie \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, avec leur famille.<br \/>\nLe lyc\u00e9e Carnot, c&rsquo;\u00e9tait des gens qui parlaient bien fran\u00e7ais ; le fran\u00e7ais, c&rsquo;\u00e9tait la langue de la bourgeoisie, parce que l&rsquo;influence fran\u00e7aise s&rsquo;exer\u00e7ait plut\u00f4t sur la bourgeoisie que sur les classes pauvres. Moi , je n&rsquo;\u00e9tais pas riche, j&rsquo;en ai tir\u00e9 parti ; j&rsquo;en ai fait une philosophie, une force. <\/p>\n<p>Qu&rsquo;est ce qu&rsquo;a repr\u00e9sent\u00e9 le lyc\u00e9e Carnot dans votre vie ?<br \/>\nPremi\u00e8rement, cela correspond \u00e0 la chose la plus belle au monde : c&rsquo;\u00e9tait une promotion sociale consid\u00e9rable, de la m\u00eame mani\u00e8re que le fils de paysan, d&rsquo;ouvrier fran\u00e7ais fait un bond en entrant au lyc\u00e9e et non au coll\u00e8ge technique. Beaucoup de mes amis ENA ou HEC sont issus de ces classes-l\u00e0 ; le grand-p\u00e8re est paysan ou ouvrier puis le fils devient instituteur, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 un progr\u00e8s formidable, puis le fils de l&rsquo;instituteur devient professeur agr\u00e9g\u00e9 et quelquefois parmi eux, il y en a qui vont au Coll\u00e8ge de France. C&rsquo;est classique comme description d\u00e9mographique. L&rsquo;entr\u00e9e au lyc\u00e9e Carnot \u00e9tait donc premi\u00e8rement une promotion sociale.<br \/>\nDeuxi\u00e8mement, c&rsquo;\u00e9tait la mani\u00e8re d&rsquo;approcher, de ma\u00eetriser la culture fran\u00e7aise \u00e0 laquelle je reste fid\u00e8le. Quels que soient les griefs que j&rsquo;ai sur la conduite des colonisateurs, la culture fran\u00e7aise est certainement l&rsquo;un des plus beaux fleurons de l&rsquo;humanit\u00e9. Ce n&rsquo;est pas de la flatterie de dire qu&rsquo;elle fait partie des trois ou quatre cultures majeures. La France a cette conjonction assez extraordinaire : la litt\u00e9rature et la philosophie fran\u00e7aises sont des choses tr\u00e8s importantes et en m\u00eame temps la France a une place essentielle pour les sciences, les techniques, les technologies. Donc le lyc\u00e9e Carnot, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la culture.<br \/>\nPour moi, s&rsquo;y ajoute un troisi\u00e8me point capital : c&rsquo;est l\u00e0 o\u00f9 j&rsquo;ai fait connaissance de ce que l&rsquo;on pourrait appeler l&rsquo;esprit critique. L&rsquo;esprit critique vient surtout du si\u00e8cle des lumi\u00e8res, les valeurs de la R\u00e9volution Fran\u00e7aise, la rationalit\u00e9, tout ce qui est devenu ma philosophie, et qui m&rsquo;a donn\u00e9 une m\u00e9thodologie, une m\u00e9thode de travail, qui m&rsquo;a permis de faire des recherches, de me constituer en tant qu&rsquo;homme sur tous les plans, avec sa tradition cart\u00e9sienne et exp\u00e9rimentale que je pense non d\u00e9pass\u00e9e. Aujourd&rsquo;hui, on en vient au mysticisme mais pour moi j&rsquo;en reste \u00e0 ces valeurs-l\u00e0 : la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale et rationnelle qui est la seule m\u00e9thode qui permette vraiment de penser. Le reste c&rsquo;est de l&rsquo;affabulation.<br \/>\nQuatri\u00e8mement, c&rsquo;est que cela m&rsquo;a permis la ma\u00eetrise de la langue fran\u00e7aise. Je suis devenu \u00e9crivain parce que j&rsquo;avais un besoin profond de ma\u00eetriser cette langue majeure. Et, je continue aujourd&rsquo;hui encore, vous ne pouvez imaginer : cela vous amuserait de penser qu&rsquo;\u00e0 mon \u0082ge, et apr\u00e8s tant de livres \u00e9crits, je consulte encore mon vieux dictionnaire, je le regarde, je v\u00e9rifie un mot. J&rsquo;ai \u00e9crit un livre, il n&rsquo;y a pas tr\u00e8s longtemps qui s&rsquo;appelle \u00ab\u00a0A contre courant\u00a0\u00bb dans lequel il y a un chapitre sp\u00e9cial sur le langage des publicitaires : \u00ab\u00a0positiver, etc&#8230;\u00a0\u00bb. Je trouve cela grotesque. C&rsquo;est une esp\u00e8ce de lutte permanente avec cette langue superbe, magnifique qui fait que je suis devenu \u00e9crivain avec toute la modestie que je mets dans ces mots, comme la modestie d&rsquo;un artisan qui aime \u00e0 faire une belle phrase. C&rsquo;est une jouissance de faire une phrase correcte. <\/p>\n<p>Cet amour de la langue fran\u00e7aise, de cette culture vous a \u00e9t\u00e9 transmis par les enseignants de Carnot ?<br \/>\nJe n&rsquo;aurais pas pu \u00e9crire dans une autre langue. La litt\u00e9rature fran\u00e7aise a \u00e9t\u00e9 une d\u00e9couverte progressive, mais il y a un homme dont j&rsquo;ai parl\u00e9 dans \u00ab\u00a0la statue de sel\u00a0\u00bb sous le nom de Marrou, qui est Jean Amrouche, en fait un \u00e9crivain, un po\u00e8te franco-alg\u00e9rien, kabyle chr\u00e9tien. J&rsquo;ai eu la chance qu&rsquo;il ait \u00e9t\u00e9 mon professeur en premi\u00e8re, il \u00e9tait f\u00e9ru de langue fran\u00e7aise, il adorait cette langue et vraiment il m&rsquo;a communiqu\u00e9 l&rsquo;amour des po\u00e8tes. C&rsquo;est lui qui m&rsquo;a appris \u00e0 aimer des po\u00e8tes pas tr\u00e8s connus comme Saint John Perse ou celui qui a dit cette phrase superbe \u00ab\u00a0Ceux qui n&rsquo;ont pas de l\u00e9gendes sont condamn\u00e9s \u00e0 mourir de froid\u00a0\u00bb. Enfin, il m&rsquo;a ouvert des perspectives sur la litt\u00e9rature. Comme l&rsquo;ann\u00e9e suivante, j&rsquo;ai eu la chance d&rsquo;avoir un professeur de philo, qui \u00e9tait \u00e9galement remarquable. C&rsquo;est une chance, ce n&rsquo;est pas un m\u00e9rite de tomber sur quelqu&rsquo;un qui s&rsquo;appelait Patri que j&rsquo;ai d\u00e9crit sous le nom de Poinsot. Et Patri \u00e9tait un extraordinaire p\u00e9dagogue. Il boitait, je l&rsquo;accompagnais chez lui \u00e0 Mutuelleville \u00e0 pied, et il parlait, il parlait. Apr\u00e8s, j&rsquo;ai lu pour mon propre compte. <\/p>\n<p>Comment vous d\u00e9finiriez vous ?<br \/>\nJe ne me consid\u00e8re pas comme un intellectuel fran\u00e7ais, plut\u00f4t comme un intellectuel de langue fran\u00e7aise. Et je ne me consid\u00e8re pas non plus comme un intellectuel tunisien. Je suis un \u00e9crivain, comme le dit Camus : \u00a0\u00bb La caract\u00e9ristique d&rsquo;un \u00e9crivain, c&rsquo;est son incapacit\u00e9 \u00e0 faire partie d&rsquo;une race, d&rsquo;une caste, d&rsquo;une classe sociale\u00a0\u00bb. Et cela va encore plus loin, c&rsquo;est m\u00eame une condition d&rsquo;hygi\u00e8ne mentale : il faut garder des distances avec tout le monde, pas seulement au niveau politique, ou social, mais aussi religieux, familial, personnel, \u00e0 tous les niveaux.<br \/>\nBien s?r, l&rsquo;appartenance, vous savez, c&rsquo;est une chose terrible ; c&rsquo;est \u00e0 la fois quelque chose de tr\u00e8s agr\u00e9able, c&rsquo;est tr\u00e8s chaud et c&rsquo;est le pire des pi\u00e9ges. Parce que vous en venez t\u00f4t ou tard \u00e0 dire des choses que vous ne pensez pas, par solidarit\u00e9, par gentillesse, pour continuer \u00e0 appartenir. C&rsquo;est pas bien. Un intellectuel ne doit jamais faire \u00e7\u00e0, ce n&rsquo;est pas son m\u00e9tier. Mais je n&rsquo;ai pas dit qu&rsquo;il faut rompre avec les groupes, je vous le r\u00e9p\u00e8te, c&rsquo;est tr\u00e8s agr\u00e9able. Cela aide beaucoup. J&rsquo;ai \u00e9crit un livre qui s&rsquo;appelle \u00ab\u00a0la d\u00e9pendance\u00a0\u00bb. On est toujours d\u00e9pendant, c&rsquo;est m\u00eame ma th\u00e8se essentiellement; mais il faut savoir jouer sur cette dialectique \u00e0 la fois de fusion et de distance, avec sa propre d\u00e9pendance, ses d\u00e9pendances.<br \/>\nJe crois tr\u00e8s sinc\u00e8rement que mes livres (je ne parle pas de leur valeur), mon itin\u00e9raire peuvent aider beaucoup de monde. Ce sont des livres sinc\u00e8rement faits, sinc\u00e8rement exprim\u00e9s et qui sont assez typiques. Des hommes comme moi, il y en a beaucoup et c&rsquo;est l&rsquo;avenir. Ces hommes qui soient \u00e0 la fois de plusieurs pays, de plusieurs civilisations, de plusieurs langues : ils sont vraiment exemplaires. En v\u00e9rit\u00e9, les gens ne se rendent pas compte, ils s&rsquo;imaginent parce qu&rsquo;ils sont de Loz\u00e8re, par exemple, avec toute leur famille, ils s&rsquo;imaginent qu&rsquo;ils sont tout \u00e0 fait typiques. Ce n&rsquo;est pas vrai, c&rsquo;est nous qui sommes typiques : eux sont p\u00e9rim\u00e9s. On peut appeler cela universalit\u00e9 ou mondialisation.<br \/>\nJe suis traduit en arabe : quelques petits textes, par une excellente maison qui s&rsquo;appelle CERES, dirig\u00e9 par un ami d&rsquo;enfance tunisien. Je suis traduit en 20 pays, dont l&rsquo;Iran et surtout en Allemagne, aux Etats-Unis, en Italie, en Isra\u00cel&#8230; <\/p>\n<p>Quelles suggestions donneriez-vous \u00e0 l&rsquo;Association pour qu&rsquo;elle joue pleinement son r\u00f4le ?<br \/>\nD&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, je vous ai dit que j&rsquo;\u00e9tais pour l&rsquo;exercice de la rationalit\u00e9, pour l&rsquo;exercice des droits de l&rsquo;homme, pour la justice sociale, pour toutes ces valeurs qui sont issues tout droit \u00e0 la fois du jud\u00e9o-christianisme et plus particuli\u00e8rement de la R\u00e9volution Fran\u00e7aise. Je suis un homme du XVIII? si\u00e8cle, pour les id\u00e9es et pour le style aussi. J&rsquo;aime la clart\u00e9, la pr\u00e9cision, je n&rsquo;aime pas l&rsquo;\u00e9quivoque, je d\u00e9teste les romantiques, parce qu&rsquo;on ne comprend pas ce qu&rsquo;ils racontent. Donc dans cette lign\u00e9e-l\u00e0, dans cette filiation-l\u00e0, je suis ce qu&rsquo;on appelle aujourd&rsquo;hui un humaniste. C&rsquo;est \u00e0 dire que pour moi, l&rsquo;homme est le plus important.<br \/>\nJe suis donc pour le dialogue, je vous l&rsquo;illustrerai d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 de mon enfance : ma m\u00e8re suivait une rite qui est classique : quand quelqu&rsquo;un lui envoyait une assiette avec quelque chose, elle ne le renvoyait pas vide, et comme on n&rsquo;\u00e9tait pas tr\u00e8s riche, elle mettait du sucr\u00e9, des bonbons, du chocolat, n&rsquo;importe quoi. L&rsquo;essentiel, c&rsquo;est qu&rsquo;il y ait des choses douces.<br \/>\nC&rsquo;est l&rsquo;illustration m\u00eame du dialogue, du rapprochement. Le dialogue de l&rsquo;association, c&rsquo;est entre g\u00e9n\u00e9rations et origines diff\u00e9rentes. M\u00eame si c&rsquo;est difficile et ingrat, il faut le faire quand m\u00eame. C&rsquo;est comme la p\u00e9dagogie, j&rsquo;ai enseign\u00e9 40 ans. Beaucoup de coll\u00e8gues sont d\u00e9courag\u00e9s. A quoi \u00e7a sert ? Il faudrait pouvoir voir les gens avant et apr\u00e8s ; on verrait qu&rsquo;un gar\u00e7on ou une fille sont transform\u00e9s par votre apport, parce que nous avons un effet r\u00e9el. M\u00eame si c&rsquo;est limit\u00e9, il faut le faire. C&rsquo;est pas tangible tout de suite. Mais il y a une parole d&rsquo;homme \u00e0 transmettre. Intellectuel de langue fran\u00e7aise comme il se d\u00e9finit, Albert Memmi nous a entretenu de sa passion pour la culture fran\u00e7aise transmise par les enseignants du lyc\u00e9e Carnot et du r\u00f4le de l&rsquo;association. Interview Effy Tselikas, Lina Hayoun<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment \u00eates-vous entr\u00e9 au Lyc\u00e9e Carnot ? Le lyc\u00e9e Carnot, comme je l&rsquo;ai racont\u00e9 dans \u00ab\u00a0la statue de sel\u00a0\u00bb et dans d&rsquo;autres livres, a \u00e9t\u00e9 pour moi une chance providentielle. 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