Albert MEMMI

Comment êtes-vous entré au Lycée Carnot ?
Le lycée Carnot, comme je l’ai raconté dans « la statue de sel » et dans d’autres livres, a été pour moi une chance providentielle. Mon père était artisan bourrelier et il n’était pas question que je fasse des études secondaires, non pas, que mes parents ne le voulaient pas, mais ce n’était tout simplement pas dans leur perspective. J’ai eu la chance de me voir proposer une bourse d’études par l’Alliance Israélite, destiné aux meilleurs élèves. C’est ainsi que j’ai pu aller au lycée Carnot.
Je dois dire que je rends gr‚ce encore aujourd’hui au dévouement de mon père parce que, normalement j’aurais d? travailler au magasin en tant que fils aîné ; ce fut un gros sacrifice pour mes parents. Et c’est vrai que c’était la voie qui m’a amené vers l’Université plus tard.
Au début, ce fut pour moi très angoissant, je ne parlais pas bien le français. A l’école primaire israélite, on parlait mal le français. Entre nous, nous parlions l’arabe dialectal. Ma mère n’a jamais parlé français, mon père parlait un français de tous les jours, mélangé au sicilien et au maltais et mes petits copains, ceux de mon milieu social, ceux que je fréquentais lorsque je sortais du lycée, n’étaient pas des Français : c’était des Corses, des Siciliens, des Arabes parce que j’habitais un quartier qui était plus proche du quartier arabe que du quartier européen. On était plutôt d’influence italienne dans notre quartier. Je parlais donc arabe avec mes copains et ma famille. Je suis donc de langue arabe, c’est clair. Par ailleurs, je n’avais pas de vraie relation avec mes camarades du lycée, je n’avais aucun contact avec leur vie à l’extérieur, avec leur famille.
Le lycée Carnot, c’était des gens qui parlaient bien français ; le français, c’était la langue de la bourgeoisie, parce que l’influence française s’exerçait plutôt sur la bourgeoisie que sur les classes pauvres. Moi , je n’étais pas riche, j’en ai tiré parti ; j’en ai fait une philosophie, une force.

Qu’est ce qu’a représenté le lycée Carnot dans votre vie ?
Premièrement, cela correspond à la chose la plus belle au monde : c’était une promotion sociale considérable, de la même manière que le fils de paysan, d’ouvrier français fait un bond en entrant au lycée et non au collège technique. Beaucoup de mes amis ENA ou HEC sont issus de ces classes-là ; le grand-père est paysan ou ouvrier puis le fils devient instituteur, c’est déjà un progrès formidable, puis le fils de l’instituteur devient professeur agrégé et quelquefois parmi eux, il y en a qui vont au Collège de France. C’est classique comme description démographique. L’entrée au lycée Carnot était donc premièrement une promotion sociale.
Deuxièmement, c’était la manière d’approcher, de maîtriser la culture française à laquelle je reste fidèle. Quels que soient les griefs que j’ai sur la conduite des colonisateurs, la culture française est certainement l’un des plus beaux fleurons de l’humanité. Ce n’est pas de la flatterie de dire qu’elle fait partie des trois ou quatre cultures majeures. La France a cette conjonction assez extraordinaire : la littérature et la philosophie françaises sont des choses très importantes et en même temps la France a une place essentielle pour les sciences, les techniques, les technologies. Donc le lycée Carnot, c’était l’accès à la culture.
Pour moi, s’y ajoute un troisième point capital : c’est là où j’ai fait connaissance de ce que l’on pourrait appeler l’esprit critique. L’esprit critique vient surtout du siècle des lumières, les valeurs de la Révolution Française, la rationalité, tout ce qui est devenu ma philosophie, et qui m’a donné une méthodologie, une méthode de travail, qui m’a permis de faire des recherches, de me constituer en tant qu’homme sur tous les plans, avec sa tradition cartésienne et expérimentale que je pense non dépassée. Aujourd’hui, on en vient au mysticisme mais pour moi j’en reste à ces valeurs-là : la méthode expérimentale et rationnelle qui est la seule méthode qui permette vraiment de penser. Le reste c’est de l’affabulation.
Quatrièmement, c’est que cela m’a permis la maîtrise de la langue française. Je suis devenu écrivain parce que j’avais un besoin profond de maîtriser cette langue majeure. Et, je continue aujourd’hui encore, vous ne pouvez imaginer : cela vous amuserait de penser qu’à mon ‚ge, et après tant de livres écrits, je consulte encore mon vieux dictionnaire, je le regarde, je vérifie un mot. J’ai écrit un livre, il n’y a pas très longtemps qui s’appelle « A contre courant » dans lequel il y a un chapitre spécial sur le langage des publicitaires : « positiver, etc… ». Je trouve cela grotesque. C’est une espèce de lutte permanente avec cette langue superbe, magnifique qui fait que je suis devenu écrivain avec toute la modestie que je mets dans ces mots, comme la modestie d’un artisan qui aime à faire une belle phrase. C’est une jouissance de faire une phrase correcte.

Cet amour de la langue française, de cette culture vous a été transmis par les enseignants de Carnot ?
Je n’aurais pas pu écrire dans une autre langue. La littérature française a été une découverte progressive, mais il y a un homme dont j’ai parlé dans « la statue de sel » sous le nom de Marrou, qui est Jean Amrouche, en fait un écrivain, un poète franco-algérien, kabyle chrétien. J’ai eu la chance qu’il ait été mon professeur en première, il était féru de langue française, il adorait cette langue et vraiment il m’a communiqué l’amour des poètes. C’est lui qui m’a appris à aimer des poètes pas très connus comme Saint John Perse ou celui qui a dit cette phrase superbe « Ceux qui n’ont pas de légendes sont condamnés à mourir de froid ». Enfin, il m’a ouvert des perspectives sur la littérature. Comme l’année suivante, j’ai eu la chance d’avoir un professeur de philo, qui était également remarquable. C’est une chance, ce n’est pas un mérite de tomber sur quelqu’un qui s’appelait Patri que j’ai décrit sous le nom de Poinsot. Et Patri était un extraordinaire pédagogue. Il boitait, je l’accompagnais chez lui à Mutuelleville à pied, et il parlait, il parlait. Après, j’ai lu pour mon propre compte.

Comment vous définiriez vous ?
Je ne me considère pas comme un intellectuel français, plutôt comme un intellectuel de langue française. Et je ne me considère pas non plus comme un intellectuel tunisien. Je suis un écrivain, comme le dit Camus :  » La caractéristique d’un écrivain, c’est son incapacité à faire partie d’une race, d’une caste, d’une classe sociale ». Et cela va encore plus loin, c’est même une condition d’hygiène mentale : il faut garder des distances avec tout le monde, pas seulement au niveau politique, ou social, mais aussi religieux, familial, personnel, à tous les niveaux.
Bien s?r, l’appartenance, vous savez, c’est une chose terrible ; c’est à la fois quelque chose de très agréable, c’est très chaud et c’est le pire des piéges. Parce que vous en venez tôt ou tard à dire des choses que vous ne pensez pas, par solidarité, par gentillesse, pour continuer à appartenir. C’est pas bien. Un intellectuel ne doit jamais faire çà, ce n’est pas son métier. Mais je n’ai pas dit qu’il faut rompre avec les groupes, je vous le répète, c’est très agréable. Cela aide beaucoup. J’ai écrit un livre qui s’appelle « la dépendance ». On est toujours dépendant, c’est même ma thèse essentiellement; mais il faut savoir jouer sur cette dialectique à la fois de fusion et de distance, avec sa propre dépendance, ses dépendances.
Je crois très sincèrement que mes livres (je ne parle pas de leur valeur), mon itinéraire peuvent aider beaucoup de monde. Ce sont des livres sincèrement faits, sincèrement exprimés et qui sont assez typiques. Des hommes comme moi, il y en a beaucoup et c’est l’avenir. Ces hommes qui soient à la fois de plusieurs pays, de plusieurs civilisations, de plusieurs langues : ils sont vraiment exemplaires. En vérité, les gens ne se rendent pas compte, ils s’imaginent parce qu’ils sont de Lozère, par exemple, avec toute leur famille, ils s’imaginent qu’ils sont tout à fait typiques. Ce n’est pas vrai, c’est nous qui sommes typiques : eux sont périmés. On peut appeler cela universalité ou mondialisation.
Je suis traduit en arabe : quelques petits textes, par une excellente maison qui s’appelle CERES, dirigé par un ami d’enfance tunisien. Je suis traduit en 20 pays, dont l’Iran et surtout en Allemagne, aux Etats-Unis, en Italie, en IsraÎl…

Quelles suggestions donneriez-vous à l’Association pour qu’elle joue pleinement son rôle ?
D’une manière générale, je vous ai dit que j’étais pour l’exercice de la rationalité, pour l’exercice des droits de l’homme, pour la justice sociale, pour toutes ces valeurs qui sont issues tout droit à la fois du judéo-christianisme et plus particulièrement de la Révolution Française. Je suis un homme du XVIII? siècle, pour les idées et pour le style aussi. J’aime la clarté, la précision, je n’aime pas l’équivoque, je déteste les romantiques, parce qu’on ne comprend pas ce qu’ils racontent. Donc dans cette lignée-là, dans cette filiation-là, je suis ce qu’on appelle aujourd’hui un humaniste. C’est à dire que pour moi, l’homme est le plus important.
Je suis donc pour le dialogue, je vous l’illustrerai d’une réalité de mon enfance : ma mère suivait une rite qui est classique : quand quelqu’un lui envoyait une assiette avec quelque chose, elle ne le renvoyait pas vide, et comme on n’était pas très riche, elle mettait du sucré, des bonbons, du chocolat, n’importe quoi. L’essentiel, c’est qu’il y ait des choses douces.
C’est l’illustration même du dialogue, du rapprochement. Le dialogue de l’association, c’est entre générations et origines différentes. Même si c’est difficile et ingrat, il faut le faire quand même. C’est comme la pédagogie, j’ai enseigné 40 ans. Beaucoup de collègues sont découragés. A quoi ça sert ? Il faudrait pouvoir voir les gens avant et après ; on verrait qu’un garçon ou une fille sont transformés par votre apport, parce que nous avons un effet réel. Même si c’est limité, il faut le faire. C’est pas tangible tout de suite. Mais il y a une parole d’homme à transmettre. Intellectuel de langue française comme il se définit, Albert Memmi nous a entretenu de sa passion pour la culture française transmise par les enseignants du lycée Carnot et du rôle de l’association. Interview Effy Tselikas, Lina Hayoun

Une réflexion au sujet de « Albert MEMMI »

  1. Merci Monsieur Memmi,
    Pour votre Statue de Sel.
    Je l’ ai lue en 69. J’ habitais alors sur la  »boite » :  »les nègres  », en face du lycée Carnot. J’ étais alors Coopérant ‘militaire’, enseignant , sur  » le bout de la table » à la Fac des Sciences de Tunis…..
    Merci.

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