TUNISIE, ma mémoire d’enfant – Joël CUENOT

Un grand et beau livre d’écrits et de photos pêchés au fond de la mémoire de Joël CUENOT (lc sec48), éditions Jöel CUENOT, Paris 1988.

Extrait : Du plomb dans l’abricot
« Mais tu vas te rendre malade ! « 
s’exclame ma grand-mère, effrayée par ma goinfrerie. Cinq noyaux d’abricots sont posés dans mon assiette, j’en ai encore au moins trois dans la bouche et je tends déjà la main vers la corbeille. Vlan! Un coup de pied dans le tibia de mon frère, au sourire narquois. Lui, en face de moi, ne s’est pas fait remarquer alors qu’il a, j’ai bien compté, dépassé la douzaine.

A Tunis, c’est une passion, les abricots ! Chaque année, elle se ravive à l’arrivée des premiers fruits. Tous les gamins adorent les abricots, mais plus encore pour le noyau que les grands jette, que pour la chair ! Tout à l’heure, mes noyaux et la moitié de ceux de mes parents (l’autre moitié, c’est pour mon frère) iront grossir mon trésor, un sac de toile écrue, fermé d’un gros lacet.

A la  » récré « , je m’installe, le dos appuyé sur le mur, les jambes écartés et me mets à crier :
 » A la boutique, à la boutique, toujours on gagne, jamais on perd !  » . Ma boutique, c’est un rectangle dessiné à la craie sur le sol, entre mes jambes. Il est formé de trois carrés superposés ; à l’intérieur de chacun d’entre eux, j’ai écrit trois nombres : 1, 5 et 10. Le plus important est le plus éloigné du tireur qui, lui, va se placer derrière une ligne tracée à environ deux mètres. Il lance un noyau. Si celui-ci tombe à l’extérieur du rectangle, je me penche et je  » l’encaisse « . Si, par contre, il reste dans un carré, je dois non seulement restituer au tireur sa munition mais lui donner le nombre de noyaux indiqué dans la zone.

Il était prudent, avant d’ouvrir une boutique, d’avoir un  » capital  » permettant de faire face aux dettes. Si le mauvais sort s’acharnait contre  » le boutiquier  » qui voulait faire fortune en partant de zéro, ça se terminait par de violentes bagarres, seul moyen de régler de telles affaires d’honneur.

Il y avait d’autres jeux que la boutique. Pour jouer au  » castel  » on posait un noyau sur trois autres formant triangle. Le tireur qui réussissait à bousculer la petite pyramide avait gagné le tout. Mais, un jour, j’ai manqué faire faillite en jouant  » au long « . J’avais disposé une longue file d’au moins quinze noyaux à la perpendiculaire du mur où je m’appuyais, sachant que le tireur avait le droit d’empocher tous les noyaux se trouvant entre lui-même et celui qu’il avait bousculé.

Arrive un grand du Cé-ème-deux qui tire avec un projectile spécial mais tout à fait légal un gros noyau rempli de plomb. En deux coups, il rafle trente noyaux. Je dois fermer boutique, effrayé par l’ampleur du désastre, bien décidé cette fois, à devenir  » tireur « .

Après la classe, je rentre chez moi, en frottant sur les murs que longent les trottoirs, un gros noyau, rescapé de la défaite. Je n’ai pas fait cent mètres qu’il est usé ; par le trou, on aperçoit l’amande. Le trou suivant demande deux cent mètres, à cause des vitrines. Le dernier noyau, je le finis chez moi, sur les murs du balcon.

 » Papa, papa ! j’voudrais qu’tu m’fasses un plombé « . J’ai besoin de mon père, pour l’opération suivante. Une fois les noyaux vidés de leur amande, mon père fait fondre sur le gaz, dans une cuiller en fer, un morceau d’un tuyau de plomb. Ca sent le chaud, le métal brûlé, une odeur aussi âcre que celle que l’on respire dans les souks quand on s’arrête devant les ateliers des étameurs de récipients en cuivre.

Mon père pose un noyau troué sur un carreau de l’évier de la cuisine et, doucement verse dans l’orifice une coulée de métal fondu. Ca siffle, ça fume, ça sent le bois brûlé. Quand tout est refroidi, j’ébarbe le noyau et polis le bouchon de métal avec une lime fine.

Cette fois, je suis armé ! Demain j’entendrai les murmures des jaloux, des envieux qui me suivront de leur regard oblique. Si le conquérant, un jour, a perdu sa fortune, il sait, avec superbe en rebâtir une autre !

Le lendemain, le premier de mes noyaux plombés éclata dès qu’il toucha le sol, et les deux autres, quelques minutes après, connurent le même sort. Après une bonne colique, étape indispensable à la reconstitution d’un autre capital, je revins au statut très modeste de petit boutiquier.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Connect with Facebook