Bomboloni, schkobba, chifourmi … le 28 octobre 2004

Venez discuter, échanger et plonger dans vos mémoires pour retrouver des mots et des tournures de phrases presque oubliés, avec Louis-Jean Calvet (un ancien élève du lycée Stephen Pichon de Bizerte), professeur de linguistique à l’université d’Aix-en-Provence et auteur de nombreux ouvrages sur les rapports entre les langues et les sociétés. Nous découvrirons aussi avec lui le nouveau français hexagonal qui s’est enrichi ces dernières années de pleins de mots de là-bas.

Le lycée Carnot


En 1845, l’abbé Bourgade, chapelain de Saint-Louis de Carthage, installe le premier collège français, le collège Saint-Louis,impasse du missionnaire (Zanguet El Babas) dans la médina de Tunis. Il reçoit une subvention du gouvernement français. Après treize ans d’existence, au départ de l’abbé, le collège ferme ses portes.

Quelques années plus tard, en 1875, les Pères blancs s’installent à Tunis. Le Cardinal Lavigerie décide d’inaugurer à Carthage, dans des bâtiments construits autour de la Chapelle Saint-Louis, un collège portant le même nom que le précédent. Il accueille une cinquantaine d’élèves. Au lendemain du Protectorat français en 1881, pour permettre l’accueil d’un plus grand nombre d’élèves, il est décidé de transférer l’établissement dans la capitale.
Le Cardinal Lavigerie acquiert des terrains à Tunis. La ville moderne émerge à peine dans un paysage de marais. Sur des terrains mal consolidés, s’érigent les premiers bâtiments comme le Consulat français, l’école de l’Alliance Israélite Universelle, la Cathédrale et deux gares : une italienne, rue de Rome, pour aller à la Goulette et à Carthage et une française, pour aller de Tunis à Alger. Monsieur Etienne-Marius Arnoux, ingénieur-architecte, est chargé de l’édification du lycée sur le modèle de tous les lycées de la Métropole. Les terrains achetés sont en bordure de l’actuelle avenue de Paris, une des grandes artères, qui n’est alors qu’une mauvaise piste, au milieu d’un sol marécageux où se déversent à ciel ouvert les égouts de la médina. Son aspect est si peu engageant que le collège tourne le dos à la future avenue.
Aussi, l’architecte décide d’aménager l’entrée, avec son grand portail à double battant, dans la petite rue adjacente, rue Guynemer. L’ouverture des classes a lieu le 9 octobre 1882 dans le nouvel établissement renommé Collège Saint-Charles.
D’une centaine d’élèves, le nombre passe rapidement à deux cent cinquante.
En 1888, le Cardinal Lavigerie charge monsieur Arnoux de construire de nouveaux bâtiments semblables aux premiers. Le 2 novembre 1889, le clergé cède le Collège Saint-Charles à l’administration française – avec l’obligation de conserver la chapelle et un aumônier – qui le transforme en lycée sous l’appellation Lycée Sadiki, en hommage au Bey Sadok.


Puis, pour éviter la confusion avec le collège Sadiki, le lycée se dénomme Lycée de Tunis en 1893.Décret du 29 septembre 1893
En français

En arabe

En 1894, le Conseil des Ministres lui donne le nom de Carnot pour honorer le président de la République assassiné, Sadi Carnot. Devant des effectifs scolaires de plus en plus nombreux, le lycée est agrandi plusieurs fois en 1894, en 1913 et en 1925. Les derniers travaux s’achèvent en 1939, à la veille de la guerre.

Salle d;#39;étude des internes du lycée Carnot Commentaire et photo : Raymond MASSA « Décoration conçue et réalisée dans ma classe d;#39;étude à l;#39;époque du « Maréchal Pétain ». Durant cette période, l;#39;administration du lycée avait demandé que les bons dessinateurs (dont j;#39;étais) ornementent les classes d;#39;étude des internes. Elles furent ornées de sujet genre « travail, famille, patrie, francisque » et autres dévotions au pouvoir de l;#39;époque. …tant plutôt gaulliste, j;#39;ai préféré réaliser une décoration basée sur le sport. Cette décoration fut conservée intacte bien des années plus tard, photo-ci-dessus, toutes les autres salles décorées de sujets à connotation politique avaient été repeintes. »

Durant la guerre, le lycée est réquisitionné d’abord par la Kommandantur de l’armée allemande, puis en 1943 par les forces alliées. Durant toute cette période, les élèves sont disséminés dans les autres établissements de Tunis. Le lycée connaîtra d’autres soubresauts, comme sa fermeture le premier trimestre 1961 à la suite des événements de Bizerte. Autour du lycée gravitent des annexes : Carthage* et Salammbô* (construits après guerre), Mutuelleville dit Mutu (construit en 1956), La Marsa* (construit en 1960).Le lycée cesse d;#39;appartenir au réseau français en 1983 (soit vingt-sept ans après l;#39;indépendance) et devient le lycée-pilote Habib Bourguiba. Une petite partie des locaux restent propriété des autorités françaises et sert de salles d’exposition pour l’Institut de coopération culturelle.
Professeurs célèbres : Jean Amrouche (lettres) François Ch‚telet (philosophie), Jean Ganiage (hist-géo), Claude Hagège (lettres), Albert Memmi (philosophie), Hubert Montheillet (hist-géo), Jean Grenier (philosophie)
Elèves célèbres : Loris Azzaro, Ferid Boughedir, Michel Boujenah, Habib Bourguiba, Jean-Claude Casanova, Colette Fellous, Jean-Paul Fitoussi, Claude Hagège, Serge Moati, Albert Memmi, François d’Orcival, Alain-Gérard Slama, Philippe Seguin, Grand Rabbin Joseph Sitruck, Georges Wolinski(extrait des Lycées français du soleil, creusets cosmopolites de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc, Effy Tselikas et Lina Hayoun,Autrement, collection « Mémoires, Paris, 2004)

Statistiques des élèves du lycée Carnot
– par années : 1895 à 1912
– par catégories : pensionnaires, demi-pensionnaires, externes surveillés, exeternes libres….
– par enseignements : classique, moderne commercial, élémentaire, primaire
– par nationalités : français, musulmans, israélites, maltais, italiens, grecs, divers

Notes aux élèves du 24 juin 1912Le lycée Carnot de Tunis est l’héritier d’une double lutte d’influence, d’une part entre les écoles italiennes et les écoles françaises, et d’autre part entre les congrégations religieuses et les institutions de la République.
Différentes dates marquent sa « pré-histoire ».

Administration

Association du Lycée Carnot de Tunis ALCT
18, avenue des Champs Elysées 75008 Paris
tél 00 33 (0) 6 20 88 40 52 fax 0033 (0) 1 49 10 09 82
mail alct@free.fr site www.carnottunis.com

Le conseil d’administration définit et propose, en cohérence avec le projet de l’association, les missions à réaliser et la stratégie générale de l’association. Il nomme à sa première réunion le délégué général.

Conseil d’administration
Michel Hayoun, président
Philippe Tapia, vice-président
Alexandre Lévy, trésorier
Slim Torki, secrétaire général
Claudine Elhaik, secrétaire générale adjoint
Sylvain Bismuth, trésorier adjoint
Michèle Attal-Seror, chargé des événements culturels

Membres du Conseil :
René Assous
Foad Saberan
Bernard Taieb
Morris Sroussi
Suppléante : Hélène Hayat

Déléguée générale : Lina Hayoun
Déléguée générale adjointe : Nicolle Sarfati-Boccara

Depuis 1992, L’ALCT regroupe les anciens élèves et professeurs du lycée Carnot, habitant en France et dans le monde.
Forte de plus de 1000 adhérents, elle mène des activités régulières comme
– la publication d’une lettre d’information et d’une lettre mel,
– la création du site www.carnottunis.com visité par plus de 600 personnes quotidiennement.
– l’organisation de dîners-débats sur des thèmes historiques, de mémoire ou d’actualité (4 à 5 par an avec 120 à 200 participants) et de voyages (août 2005, la Tunisie et mai 2006, l’Andalousie
– des évènements extraordinaires : le Prix aux élèves du lycée Bourguiba ex-Carnot, l’anniversaire des 10 ans de l’association, …

L’ALCT a publié en 1999, 2001 et 2004 l’annuaire de ses adhérents et a initié l’Annuaire International 2006 en lien avec l’AAELC et AMILCAR. L’Association des Anciens du Lycée Carnot de Tunis est gérée par le conseil d’administration, en collaboration avec le délégué général.

SEBAG PAUL


Paul Sebag, la mémoire de Tunisie par Claude Sitbon (LC ),le 12 décembre 2004

Paul sebag n’est plus depuis le 5 septembre dernier. C’est une perte pour la Tunisie, dont il fut l’un des brillants historiens, et pour la communauté juive, dont il fut l’un des chantres.
Né à Tunis le 26 septembre 1919, Paul était un homme au sourire malicieux, dont l’étendue des connaissances n’avait d’égale que la splendeur de sa bibliothèque. Cette bibliothèque était un objet de fierté: il ne pouvait l’évoquer sans penser à son père, l’éminent avocat, qui lui avait appris à lire les classiques grecs et latins, les auteurs français et étrangers, sans parler de la philosophie et de l’histoire. Malgré, ou à cause, de ses origines « bourgeoises », il se passionna, comme bien des jeunes de son époque, pour les idées « évolutionnaires ». On se souvient de ce climat de l’entre deux-guerres qui fit la force du Parti communiste, auquel l’intelligentsia européenne s’était largement ralliée…
Après des études de droit et de philosophie, à Paris, interrompues par la guerre et les lois racistes, Paul Sebag devient militant communiste et prend une part importante à l’action clandestine du Parti communiste tunisien (PCT) contre le régime de Vichy. Arrêté,il est condamné par le tribunal de Bizerte aux travaux forcés à perpétuité, mais ne fera que dix mois de prison. Libéré au lendemain du débarquement des Alliés, le 8 novembre 1942, il reprend son activité politique au sein du PCT, dans Tunis occupé par les Allemands.
Après la libération, le 7 mai 1943, Paul devient journaliste et assure la rédaction du journal du parti. Mais le journalisme, comme l’on sait, ne nourrit pas son homme. Il achève donc ses études et devient, de 1947 à 1957, professeur de lettres au lycée Carnot de Tunis. Il marquera une génération entière d’étudiants, qui gardent de lui un souvenir lumineux.
En 1951, il publie son premier livre La Tunisie – Essai de monographie, une analyse de l’économie et de la société tunisiennes. Un livre « engagé » qui rencontre un grand succès. Il songe alors à préparer un doctorat et dépose un sujet de thèse. En réalité, il commence par publier plusieurs études de sociologie urbaine qui l’amènent à enseigner à l’Institut des hautes études de Tunis, puis à la faculté des lettres de cette même ville. S’étant enfin attelé à la rédaction de sa thèse, il y consacre de très nombreuses années. L’ayant enfin achevée, il ne la publie pas. C’est qu’il est atteint de cette maladie qui
frappe certains intellectuels: le perfectionnisme.
De 1957 à 1977, il sert le gouvernement tunisien, mais, à la rentrée d’octobre 1977, son contrat n’est pas renouvelé. Il est alors nommé à la faculté de Rouen, où il enseignera pendant deux ans, puis fait valoir ses droits à la retraite pour se remettre à sa passion: l’écriture.
Cet homme qui fut l’un des hérauts de la lutte pour le communisme ne rougit pas d’avoir partagé cette passion, même si elle fut un échec. Comme fut un échec, hélas ! cette volonté de lutter pour la nation tunisienne, qui, comme toutes les jeunes nations, eut du mal à conserver en son sein les non-musulmans. Après sa période d’enseignant et de militant, il se consacre à son « devoir de mémoire »: transmettre cette histoire qu’il aime tant, celle de la Tunisie et de ses juifs. En 1989, il publie Tunis au XVIIe siècle. Deux ans plus tard paraît La Régence de Tunis à la fin du XVIIe siècle, puis, en 1998, son livre majeur, celui de toute une vie : Tunis, histoire d’une ville. Enfin, il faut rappeler qu’il avait, en 1959, publié avec Robert Attal une étude sur la Hara de Tunis. Aujourd’hui introuvable, cet ouvrage mériterait sans nul doute d’être réédité.
Et puis, remis de ses désillusions, il s’est attelé à une partie de son histoire, dont il s’était jusque-là peu occupé: la « judaïcité tunisienne », selon l’expression de son camarade Albert Memmi.
En 1989, il participe à l’élaboration de l’excellent ouvrage collectif La Tunisie – images et textes. Deux ans plus tard, il publie Histoire des juifs de Tunisie, des origines à nos jours, expliquant comment et pourquoi cette communauté de plus de cent mille âmes qui avait la coquetterie de faire remonter son histoire à la reine Didon s’est arrachée à sa terre pour s’établir en France ou en Israël. Son dernier ouvrage paru en 2002 sera Le dictionnaire des Noms des Juifs de Tunisie, d’une exceptionnelle richesse d’information.
En 1994, à Paris, mon ami Abdelbaki Hermassi, qui était à l’époque ambassadeur de Tunisie à l’Unesco (il est, depuis peu, le nouveau ministre tunisien des Affaires étrangères), décora Paul Sebag, au nom du président Ben Ali, de l’ordre du Mérite culturel. Lors de chacune de nos rencontres, Hermassi ne manque jamais de me rappeler « tout ce qui nous unit ».
Je souhaite qu’il poursuive ce dialogue entre interlocuteurs qui ont encore beaucoup à se dire. Ce serait le meilleur moyen de rendre justice à l’action de Paul Sebag.
Claude Sitbon

de Benito Proïetto

La disparition de Paul Sebag m’a profondément touché. J’ai été son élève à Carnot, en classe de 4ème (année 1951.1952). Professeur de français-latin, il avait eu le grand mérite de nous avoir donné le goût de la recherche et d’avoir éveillé notre curiosité sur les problèmes économiques et sociaux d’un territoire qui était aussi notre pays natal.
Je lui avais écrit il y a quelques années à la veille de sa conférence au dîner-débat où il présentait son ouvrage sur l’histoire de Tunis. Je lui avais rappelé, outre les liens qui me liaient à sa famille (son père, maître Louis Sebag était notre avocat), les recherches qu’il nous avait suggérées et que j’ai conservées (comme, par exemple, les transports routiers en Tunisie).
Il m’avait répondu avec la même gentillesse qu’il avait toujours manifestée tout au long de son enseignement. Je n’ai qu’un regret : celui de n’avoir pu le revoir après tant d’années de silence, pour retrouver son sourire affable, expression d’une sérénité, d’une discrétion et d’une sagesse que les moments parfois très difficiles de sa vie n’avaient jamais pu entacher.
Une grande perte pour la communauté des anciens de Carnot. Un de voir pour nous tous de rappeler dans nos souvenirs l’enseignant, le chercheur, l’homme.

Benito Proïetto Latina (Italie) – Lc 1956/philo
Latina (Italie) – Lc 1956/philo
Prof. de français. Historien de la Tunisie.
Photo prise en 1951 et envoyée par Alexandre Delmas