Hommage à Georges Wolinski


Georges Wolinski a été élève au lycée Carnot, il nous a raconté ses années tunisoises. Voici son témoignage :

Je suis né à Tunis. Mon père, Sygfrid Wolinski, sorte de Juif errant venu de Pologne, est tombé amoureux de la petite Juive italo-tunisienne, Lola Bembaron, ma mère. Ils se sont mariés en 1928 dans la Tunisie coloniale. Ce qui fait que je suis né français comme ma sœur. Je n’ai pas eu le temps de connaître mon père. Il a été assassiné en 1936 par l’un de ses employés. Il avait l’air d’être un type formidable.

A la suite de ce drame, ma mère est partie en France. Ainsi, j’ai passé toute mon enfance auprès de mes grands-parents maternels. Mon grand-père était très connu à Tunis. Il dirigeait la pâtisserie Chez les nègres, renommée pour ses chocolats et ses gâteaux, qui se trouvait juste en face du lycée Carnot. C’est mon père qui avait décoré le magasin avec des têtes de nègres en fer forgé. Je garde la nostalgie du vendredi soir où toute la famille venait manger le couscous. C’était une fête à chaque fois. Dans ces soirées familiales très gaies, tous mes oncles et tantes qui avaient remplacé mon père et ma mère, étaient adorables avec moi. Je me sentais bien dans ces liens familiaux très serrés.

Et puis, il y avait tous les plaisirs de la vie tunisoise. Nous allions à la plage avec le TGM* (le train aux wagons en bois qui reliait Tunis à ses plages). L’été, nous passions deux-trois mois au bord de la mer. La famille louait une maison vide à La Marsa ou à Khereddine. C’était une équipée, dans la haraba, une grande charrette conduite par des chevaux, nous entassions tous les meubles : les armoires, les lits…Un autre grand moment, c’est quand à neuf ans, ma grand-mère m’a amené au hammam avec ma sœur et ma cousine plus âgées. J’étais chez les femmes. C’était la première fois que je voyais des femmes nues, avec tous leurs poils. Comme des gamins, on a joué, on s’est envoyé de l’eau. J’ai gardé le souvenir de cette ambiance, de cette lumière, de ces corps de femmes luisants, avec cette beauté des corps à l’ancienne – des hanches et des seins. Pas des maigrichonnes comme maintenant, qui ont aussi des seins et des fesses, mais qui n’ont pas de hanches. C’étaient de vraies nanas. J’ai gardé un souvenir ébloui de tout cela.

Mes autres grands plaisirs étaient de lire et de dessiner. Ma sœur et moi, nous étions fous de littérature. Nous avions la chance d’avoir à la maison une très grande bibliothèque avec toute la littérature française et anglo-saxonne. A douze-treize ans, j’avais lu tous les Victor Hugo, Jules Verne, Edgar Poe, Jack London. De plus, avec mes amis, nous échangions des livres. Nous avions fait un fond commun où les livres des autres étaient aussi les nôtres. Parfois, nous les reprenions pour les relire. Je lisais énormément. A treize ans, j’ai même lu des livres interdits comme L’amant de Lady Chatterley ; je n’ai rien compris, enfin il y a des choses que j’ai comprises, d’autres que je n’ai pas comprises. Quand je gardais les enfants chez mon oncle Henri et ma tante Dolly, j’allais fouiner dans leur bibliothèque parce qu’il y avait une édition très belle des Mille et une nuits avec des descriptions extraordinaires. J’aimais bien parce que c’était très érotique. Pour les fêtes, les oncles et les tantes nous donnaient de l’argent que nous dépensions en livres chez les bouquinistes. Je me souviens particulièrement de celui qui était dans la Hara, le quartier juif.

Depuis que je suis tout petit, j’ai toujours aimé dessiner. Je dois tenir cela de mon père qui dessinait lui aussi. Dans la pâtisserie de mon grand-père, je griffonnais sur le papier d’emballage des cow-boys, des bateaux avec plein de canons. Au lycée, j’ai toujours crayonné sur mes cahiers, les profs finissaient par s’en apercevoir. Les bandes dessinées américaines ont été d’une très grande importance dans ma vie. J’ai assisté – cela devait être en 1943 – à l’arrivée des Américains à Tunis. L’état-major allié a pris possession du lycée Carnot qui avait été investi auparavant par la Kommandantur allemande. Durant ces années de guerre, j’allais à l’école dans la médina. J’étais devant le lycée, face à la boutique de mon grand-père. J’ai vu passer les troupes américaines dans les Dodges et dans les camions. C’était un véritable western de voir tous ces beaux gars arrivant du désert avec leur casque et leur flingue. Devant la porte d’entrée, stationnaient les chauffeurs des officiers. Tous mes copains leur demandaient des chewing-gums ou des chocolats. Moi, c’étaient des revues, je disais « have you comics » ? Je suis devenu copain avec certains d’entre eux, je m’asseyais à leurs côtés et je lisais les Dick Tracy, Tarzan, Mickey Terry and the pirates en américain. Plus tard, lorsque j’ai travaillé dans Charlie mensuel, j’ai recherché ces bandes dessinées que je regardais dans mon enfance. Je les ai republiées en France et elles ont eu beaucoup de succès parce qu’on les connaissait peu.

Quand j’ai quitté Tunis pour venir en France, cela a été sans regret. La France, celle que j’avais aimée dans les livres, était pour moi un pays mythique comme l’était l’Amérique d’ailleurs. Je quittais mon village Tunis, où on étouffait un peu et je découvrais le paradis France, la neige, l’eau qui ruisselle, les monte agnes. Bien sûr, j’ai perdu ma Méditerranée, ma grande amie la Méditerranée. Aujourd’hui, je suis heureux dès que je la revois.

Extrait de « Les Lycées français du soleil »

(Creusets cosmopolites du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie)

Effy Tselikas-Lina Hayoun

Collection Mémoires. Editions Autrement 2004

L a L e t t r e m é l de mars 2014

Chers amis,
Le savez-vous ? le petit lycée Carnot, abandonné depuis de longues années, devient l’Institut Français de Tunis. Heureuse nouvelle !
La mi- juin sera pour nous l’occasion de programmer un week-end de 3 jours sur les incontournables sites d’Alsace : la route des vins d’Alsace, les visites de Strasbourg, d’ Obernai, de Saint-Odile, du Haut-Koenigsbourg et de Colmar. Dans quelques jours, nous vous enverrons le programme détaillé (circuit guidé, hôtels 3*, demi pension, aux environs de 310€ par personne en chambre double). Merci de nous faire savoir si cela vous tente de nous accompagner.
En attendant ….

Dimanche 23 mars à 20h30 au Théâtre du Gymnase Marie-Bell
L’Association Tuni Culture nous présente « Zaim Bourguiba » de Raja Farhat (version française)
Avec Raja Farhat et Amel Fargi
ZAÏM BOURGUIBA de Raja Farhat (tous deux anciens de Carnot) est une pièce biographique racontant la vie du « combattant suprême » à travers plusieurs péripéties: les victoires et les défaites, les vicissitudes de la vie politique, la guerre de Bizerte, les évènements douloureux , dans un style attrayant, non dépourvu d’humour malgré la gravité du contexte. La pièce évoque aussi la vieillesse, la maladie et la déchéance d’une fin de règne.
Réservez vite sur ticketac, Fnac …..

A savoir
L’institut français de Tunis bientôt installé dans les locaux de l’ex-petit lycée Carnot
L’ancien petit lycée Carnot ainsi que les anciens bureaux et appartements du proviseur, la vieille chapelle, les dortoirs et le réfectoire ont été réhabilités et transformés en Institut Français de Tunis. Ce projet, soutenu à l’origine par Madame Lanxade, épouse de l’ambassadeur de France, a mis vingt ans àse réaliser. Ces nouveaux bâtiments rassembleront bientôt en un même lieu, l’Institut Français de Tunisie (IFT) ainsi que tous les services culturels et de coopération : le centre de langue, la médiathèque, un auditorium, des espaces d’accueil et de convivialité avec un patio et un café, ainsi que les services administratifs et de coopération. Quant à l’autre aile du lycée, rue Saïf Ed-Dawla elle est Lycée Bourguiba depuis 1983.
Un ancien de Carnot Ministre de l’industrie tunisienne
Kamel Bennaceur, ancien élève du lycée Carnot (carnot 1966.1973/term C) , agrégé de mathématiques à 21 ans, diplômé de l’Ecole Polytechnique à 22 ans et de l’Ecole normale supérieure à 23 ans, est le nouveau ministre de l’Industrie, de l’Energie et des Mines. Nous lui présentons nos plus vives félicitations et nos vœux de réussite.

Carnet
Robert Stoll chevalier de la Légion d’honneur, chevalier de l’Ordre National du Mérite, croix de guerre 1939-1945, membre honoraire du Conseil supérieur des Français de l’étranger est décédé à L’Isle-Adam, le 28 janvier 2014, dans sa 93e année.
Robert Stoll (carnot 1926.1938/sec), dont l’ancêtre alsacien fut un des premiers français à s’installer en Tunisie en 1855, est une des personnalités les plus emblématiques de la relation franco-tunisienne. Pour en savoir plus sur la saga des Stoll en Tunisie, cliquez sur le lien ci-dessous : article de Tahar Ayachi paru dans le quotidien la Presse, le 17 février.
http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:bhwVywVH66EJ:www.lapresse.tn/supplement/la-saga-des-stoll-en-tunisie.html+&cd=2&hl=fr&ct=clnk&gl=fr&client=firefox-a Nos plus sincères condoléances à Jean-François et Jérôme, ses enfants.

A lire
Bienvenue à Henin-Beaumont d’Haydée Sabéran, éditions la découverte (2014)
Hénin-Beaumont, au cœur du Pas-de-Calais, est devenu un symbole. Symbole de la désindustrialisation d’abord, tant ce territoire a été affecté par la crise du secteur minier, depuis les années 1970, et par des délocalisations à l’image de Metaleurop en 2003 et de Samsonite en 2006. Symbole de la faillite du Parti socialiste, aujourd’hui embourbé dans de graves affaires de corruption. Symbole de la progression apparemment irréversible du Front national enfin, au point que sa présidente Marine Le Pen, tente depuis plusieurs années de faire de cette commune de 30 000 habitants son fief électoral.
Grâce à une enquête de plusieurs années à Hénin-Beaumont, Haydée Sabéran explique comment cette ville plonge chaque jour un peu plus dans la catastrophe sociale et politique. Mais, en nous emmenant dans les usines et les corons, en se faufilant dans les rayons des supermarchés et dans l’intimité des familles, en nous accompagnant des salles d’attente du Pôle emploi aux coulisses du conseil municipal, l’auteure raconte avec subtilité une histoire plus singulière qu’on ne pourrait l’imaginer…
Haydée Sabéran (fille de notre ami Foad Sabéran) est journaliste et correspondante de Libération à Lille.

Et si le Diable était une Femme ? de Jacques Fiorentino, éditions Assyelle (2013)
Des nouvelles époustouflantes, pleines d’ironie, de sexe et de souffrances..Passé le premier ressenti assez brutal, le lecteur s’imprègne peu à peu de toute la finesse, la sensibilité de l’auteur…
Jacques Fiorentino (carnot 19553.1956/CP) est médecin-consultant

La Tunisie dans le tourbillon de la seconde Guerre Mondiale de Mohamed Noureddine Dhouib
Ce livre décrit les événements de la Seconde Guerre Mondiale en Tunisie qui ont eu lieu du 8 Novembre 1942 au 13 Mai 1943 . Il retrace, cartes et photos à l’appui, le déroulement des différentes batailles et leur aboutissement. Parallèlement à l’aspect militaire, l’auteur évoque la situation politique de la Tunisie à cette époque et surtout le calvaire de la population subissant les réquisitions, le rationnement des denrées de base, le marché noir, les bombardements aériens quotidiens et le tir croisé des belligérants.
Contact https://www.facebook.com/events/175184856021166/

PROGRAMME DE LA SHJT 2013.2014

= dimanche 13 octobre 2013 – Journée des Chercheurs :
Présentation de travaux récents sur l’histoire des Juifs d’Afrique du Nord, avec la participation de chercheurs français, italiens, israéliens et tunisiens (voir programme spécial ci-joint).
Cette journée se déroulera au Foyer International d’Accueil de Paris, 30 rue Cabanis 75014Paris

=lundi 18 novembre 2013 – Claude Nataf
Président de la S.H.J.T.
« Les Juifs et l’installation du Protectorat français en Tunisie»

=dimanche 8 décembre 2013
71ème anniversaire de la Rafle des Juifs de Tunis par les S.S. (9 décembre 1942)

►10h45 : Cérémonie traditionnelle d’hommage aux Juifs de Tunisie victimes de la barbarie nazie
Mémorial de la Shoah – 17 rue Geoffroy l’Asnier – 75004 Paris

►14h00 : « Les Juifs italiens en Tunisie pendant la Seconde Guerre Mondiale »
Table ronde avec la participation de :
– Marie-Anne Matard-Bonucci (Professeur à l’Université de Paris VIII, Directrice du Groupe de Recherche sur l’Italie au Centre d’Histoire de Sciences-Po Paris)
– Silvia Finzi (Professeur à la Faculté des Lettres et des Arts de Manouba –Tunisie)
Et les témoignages-souvenirs de :
– Guillaume Lévi, Renato Bensasson, Léo Morpurgo (sous réserve), Renée Sebag
Auditorium du Mémorial de la Shoah – 17 rue Geoffroy l’Asnier – 75004 Paris

►17h15 : présentation en avant-première du film « Les Juifs d’Afrique du Nord aux prises avec Vichy et les nazis (1940-1943) », film réalisé selon une idée de Serge Klarsfeld avec la participation de Michel Abitbol, Mohamed Kenbib, Abdelkrim Allagui, Claude Nataf, Ariel Danan, Benjamin Stora et de nombreux témoins (images inédites).

=mardi 21 janvier 2014 – Claire Rubinstein
Vice-président de la S.H.J.T.
« La représentation des Juifs d’Afrique du Nord par les peintres orientalistes :
esquisse d’une monde juif en mutation »

=mardi 11 mars 2014 – Julie Le Gac
Ancienne Elève de l’Ecole Normale Supérieure.
Chercheuse associée à l’Institut des Sciences Sociales du Politique
(Université Paris Ouest ENS Cachan)
«Contre Vichy, défendre la France et la République :
Les Juifs d’Afrique du Nord dans les Forces Françaises Libres »

=mardi 13 mai 2014 – Habib Kazdaghli
Doyen de la Faculté des Lettres et des Arts de Manouba – Tunisie
« L’ancienne nécropole juive de Tunis du Protectorat à l’Indépendance :
Un enjeu entre urbanisation et tradition»

=mardi 10 juin 2014 – Georges Bensoussan
Directeur de la Revue d’Histoire de la Shoah et de l’enseignement au Mémorial de la Shoah
« Une exclusion silencieuse : le départ des Juifs du Maghreb (1945-1970)»

Lieu des conférences Horaire des conférences : 18h30
Institut Universitaire d’Etudes Juives Elie Wiesel – 119 Rue Lafayette – 75010 PARIS (sauf 8/12/2013 Mémorial de la Shoah)
Métro : Poissonnière ou Gare du Nord
Parkings : Sogeparc – place F. Liszt (10°)

CHIRURGIEN HIER ET AUJOURD’HUI de JACQUES BARSOTTI

L’auteur en quelques mots… Jacques Barsotti est professeur honoraire de chirurgie orthopédique et traumatologique, ancien chirurgien des hôpitaux. Après le lycée Carnot, En 1943, Jacques Barsotti entre à la Faculté de médecine d’Alger. En 1995, il cesse ses fonctions au CHU de Tours : cinquante-deux années d’exercice dans un siècle particulièrement riche en bouleversements scientifiques et sociaux.

Les circonstances l’ont confronté aux pratiques chirurgicales les plus diverses : en Afrique du Nord, dans le bled à Tunis puis dans le CHU d’Alger; en métropole, après un court épisode de chirurgie insulaire en Corse, carrière hospitalo-universitaire au CHU de Tours.

L’auteur a rencontré des praticiens très différents, tous passionnés par leur exercice. Avec eux, il a tenté d’alerter les pouvoirs publics sur le caractère inéluctable de la crise qui sévit actuellement dans la profession. Aujourd’hui, il nourrit sa réflexion de son expérience pour proposer des pistes, sortir du pessimisme ambiant et susciter un regain d’intérêt pour la chirurgie parmi les futurs étudiants.

 

LE VENT DES MARCHES DE Charles LANCAR

Paris, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Les halles, qui abritent les marchés, sont la scène où se côtoient anciens combattants et résistants, collabo repentis, marchands de toujours, syndicalistes et étudiants, voire même certains jours les dames des beaux quartiers.
On y suit la vieille Adélaïde, surnommée la Lionne des marchés pour son engagement de toujours dans la défense du métier. Son fils Antoine, ancien poilu respecté de tous, a repris son étal mais aussi son combat, devenant à son tour chef du syndicat des marchands. Au contraire, son second fils, Adrien, a définitivement quitté les halles pour devenir avocat, puis s’engager en politique, en prenant soin de faire oublier ses compromissions dans le régime de Vichy. Cédric, jeune lycéen à la recherche de la vérité sur la mort de sa mère, se chargera de les lui rappeler.
Au fil de leurs rencontres se dessine peu à peu un tragique secret de famille. Cette saga familiale attachante est aussi l’occasion pour Charles Lancar de faire revivre le Paris d’après-guerre qui entre dans la modernité. Un Paris festif malgré les rationnements et les règlements de compte, croqué avec une plume alerte et parsemé de tableaux authentiques.

Né à Tunis en 1943, Charles Lancar est écrivain et vendeur sur les marchés parisiens, un terreau dont il s’inspire pour offrir aux lecteurs des romans à la fougue et l’imagination dignes des grands feuilletonistes du XIXe siècle. Charles Lancar est l’auteur de nombreux livres dont Les Racines du figuier (Plon 1997), et Café crème (Ramsay, 2005). Il a déjà brossé la vie des marchands parisiens dans plusieurs romans dont Antoine paru chez Belfond en 1998.
Dans le Paris des années d’après-guerre, le chassé-croisé des membres d’une famille de marchands, au fil des amours et des conflits politiques qui les déchirent ou les réunissent.
Charles Lancar (lc 1956/6eme) nous entraîne dans une saga familiale qui brosse une vaste fresque. Belfond 2010

« CARNOT AU COEUR » PAR SLAHEDINNE TLATI

« en 1949, photo des professeurs : M. Tlatli, 1ère rangée, 2ème à droite »
J’étais alors très loin de penser qu’il allait tenir une si grande place dans mon existence et que ces premiers pas scolaires allaient marquer le début d’une amitié de trente sept ans, comme élève d’abord, comme professeur ensuite. Et lorsque je parle d’amitié, c’est  » l’histoire de famille » qu’il faudrait dire, puisque mon père, lui-même, m’avait précédé en ces lieux, avant la première guerre mondiale, comme professeur d’arabe, que j’y ai rencontré mon épouse parmi mes collègues, et que tous mes enfants devaient y faire leur scolarité, plus tard.

En 1924, lorsque j’entrais en 9ème chez M. Fiesqui, dont la barbe grisonnante, taillée en bouc, nous en imposait, le lycée Carnot était dirigé par un personnage quasi mystique, archaïque et flottant dans sa longue redingote, noire, qui n’apparaissait que lors de distributions des prix : C’est M. Duval qui, en tant que proviseur, de 1898 à 1926 fut le véritable fondateur et organisateur du lycée Carnot.

Notre établissement ne compte à cette époque, qu’un millier d’élèves, alors que ce chiffre devait atteindre 2690, en 1939, et dépasser les 3.000 après 1950.C’est que le collège Saint Charles, fondé par le Cardinal Lavigerie, en 1882, au lendemain du protectorat, devenu le lycée Sadiki le 2 novembre 1889 et cédé à cette date à l’Etat tunisien, puis baptisé le 27 septembre 1893, lycée Carnot, pour ne pas être confondu avec le collègue Sadiki, déjà existant, n’avait cessé, depuis lors de s’agrandir et de pousser ses prolongements et ses constructions entre l’avenue de Paris, la rue Guynemer (actuellement rue saif ed-Dawala), la rue de la Loire et enfin vers l’avenue Roustan (actuellement avenue Habib Thameur) où se situe l’aile la plus récente, inaugurée en 1943, prés de laquelle se trouvait à la fin du XlXé siècle la première gare de T.G.M.

Je poursuivais, donc mes études au petit lycée, puis au grand lycée, dans cette ruche laborieuse, où les tunisiens étaient fort peu nombreux, où une discipline très stricte était assurée par un surveillant général, véritable cerbère, terrible et placide, M. Figre, dont le nom seul glaçait les élèves, mais où surtout nous avions la chance d’avoir un corps enseignant de très haut niveau. Ceux qui ont connu cet âge d’or du lycée Carnot ont gardé le souvenir de cette admirable pléiade de grands maîtres dévoués et brillants qui les ont enrichis de leur savoir et de leur méthodologie.

Ainsi par exemple, en philo, l’enseignement – qui était plutôt un dialogue sur le mode socratique – de notre professeur Lubac, m’a profondément marqué. Son physique de vieillard fragile, et son élocution désarticulée et traînante, le desservait grandement auprès de mes camarades. Mais lorsqu’on faisait l’effort de décrypter et de comprendre les propos de ce grand philosophe qui fut l’un des meilleurs disciples de Bergson, on demeurait fasciné par la clarté, la facilité et la puissance de son raisonnement, véhiculé par la lumineuse fluidité de style bergsonien. Ayant obtenu le premier prix chez lui, il tenait à me voir poursuivre études supérieures de philo. Mais mon choix était déjà fait pour l’histoire et la géographie. Un jeune agrégé de terminale, Marcel Calvet, m’avait donné la passion et presque le virus de connaître le vaste monde dans ses profondeurs passés et présentes et je voulus donc, après mon bac, obtenu en 1935, poursuivre l’étude de ces deux matières en France. Mais j’étais le premier Tunisien de mon espèce.

Peyrouton, notre cyclonique résident général, lorsqu’il eut vent de la chose, déclara textuellement : « je ne permettrai jamais à un Tunisien d’enseigner leur histoire à de petits français ». Cela ne changera rien à mon programme, et en octobre 1939, j’étais de retour de France, après des études poursuivies à Montpellier, puis à Paris jusqu’à l’agrégation au collège Sadiki. L’année suivante, je regagnais mes pénates au lycée Carnot pour assurer les mêmes pénates et ce, durant prés de vingt-sept ans.

En consultant le petit opuscule rédigé par mon collègue Marcel Gandolphe en octobre 1943, à l’occasion du cinquantenaire du lycée Carnot, on peut trouver la liste des professeurs. Sur 67 exerçant cette année- là, il n’y avait que cinq Tunisiens : Derouiche et Abed Mzali, pour l’arabe Khmais Hajri, pour l’anglais, Ahmed El Fani, pour la Physique et Tlatli pour l’histoire et géographie. « Photo envoyée par André Navikoff: en classe de 4èmeD avec notre professeur d’histoire et géo M. Slaheddine Tlatli ». La Tunisie sortait alors de six mois de guerre sur son propre sol qui furent particulièrement éprouvants, et le lycée Carnot, au milieu d’une ville en plein désarroi, avait connu les heures difficiles. Plus d’une fois les alertes nous obligeaient à quitter précipitamment la classe pour nous réfugier dans les tranchées. En mars, notre établissement reçut même, de nuit, trois bombes non explosées, dont on ne retrouvera que deux.

Avec mes nombreux collègues, nous avions l’occasion de nous rencontrer, et parfois de nouer des relations amicales, en particulier lors de la réception fort peu protocolaire et même bon enfant qui se tenait au début de chaque année scolaire pour accueillir nos nouveaux compagnons. Mais nous nous retrouvions aussi quotidiennement dans la salle des professeurs, ainsi que dans les conseils de classe au lorsque nous faisons passer les épreuves du bac. On pouvait distinguer parmi eux d’éminentes figures, comme celles de ce fin lettré qu’était Georges Démoulin, de ce grand physicien, notre ami Jean Debisse, qui devait prendre par la suite, la direction de Saclay, de ce fameux et filiforme mathématicien qu’était Henri Chalet, de cet historien bien connu, Jean Caniage, dont la thèse sur « les origines du Protectorat;#1524; devait le conduire bientôt en Sorbonne, de ce géographe koch, dont la thèse sur ;#1524; l’extrême Sud Tunisien;#1524; devait faire autorité, et de bien d’autres encore.

Par la suite, parmi les nouveaux collègues. Je fus heureux de retrouver deux de mes anciens élèves de Sadiki, Chedli Klibi et Mustapha Fiali, qui devaient faire une brillante carrière politique.

Il faudrait tout un livre pour évoquer toutes ces belles années de Carnot, passées dans une ambiance de labeur enthousiaste et d’émulation tonifiante. Car nous avions tous à cœur de pousser nos meilleurs poulains qui, par leurs succès au concours général et aux concours d’entrée aux grandes écoles de France faisant honneur à notre établissement et lui permettaient de se placer parmi les meilleurs lycées de France.

Mais on ne saurait terminer ces quelques lignes sans rappeler ce qui faisait le plus honneur à Carnot, cet esprit que nous tenions d’inculquer à nos élèves, en filigrane à travers notre enseignement et notre comportement et qui pouvait s’exprimer par un attachement tenace à certaines valeurs humanistes essentielles, comme celles de libertés fondamentales, du respect de la personne humaine et de sa dignité, et surtout de la tolérance, comme le rappelait Edgar Pisani et comme le déclarait, si parfaitement Philippe Séguin, lorsqu’il disait : « c’est au lycée Carnot en Tunisie, que j’ai appris la tolérance ». Car dans ce creuset tunisois où se sont toujours mêlées les races et les religions, «l’esprit Carnot » apparaissait comme l’antidote aux poisons de la haine et du racisme.

Et c’est pourquoi, aujourd’hui, où tant de valeurs sacrées sont foulées aux pieds sous nos yeux, où un peu partout on oublie le mot de Rabelais : «science sans conscience n’est que ruine de l’âme », la célébration de centenaire de notre lycée revêt tout son sens symbolique : celui d’une féconde et prestigieuse pépinière où des hommes de savoir et de bonne volonté ont consacré une partie de leur existence à semer le bon grain qui fait la grandeur de l’homme. Et ces semeurs ont la conscience tranquille de ne l’avoir pas fait en vain».

Slahedinne TLATIEn hommage à M. Slaheddine TLATI, ancien élève et professeur d’histoire et géo, disparu le 3 janvier 2009, nous publions le témoignage qu’il avait écrit à l’occasion du centenaire du Lycée Carnot (article paru dans «La presse » du 25/04/1993) :  » Lorsque j’ai connu le lycée Carnot de Tunis en 1924, il avait trente-et-un ans et j’en avais huit.

COMMUNIQUE

Bien que les livres de cette époque remercient Sakkat pour son amitié envers les Juifs, je cherche un récit personnel par un des hommes qui a trouvé refuge à la ferme de Si Ali Sakkat à Bir Halima dans la vallée de Zaghouan pendant la bataille de Tunisie, au printemps 1943.

Est-ce que vous avez été parmi les soixante hommes juifs (ou descendants) qui ont trouvé refuge à la ferme de Si Ali Sakkat ?
Si vous correspondez à la description ou si vous savez des informations à propos de quelqu’un qui était à la ferme, ou si vous savez d’ autres histoires d’aide de musulmans aux juifs pendant la guerre, s’il vous plait, contactez-moi à

rsatloff@washingtoninstitute.org .

Robert Satloff
Washington, DC
http://www.washingtoninstitute.org/
Pour une critique de l’ouvrage voir le site : http://www.attariq.org/spip.php.article23.html
Je suis l’auteur de « Parmi les Justes: Histoires Perdues de l’holocauste dans les pays arabes » (« Among the Righteous »). Dans ce livre, je raconte l’histoire de Si Ali Sakkat, dont la générosité a aidé soixante juifs à survivre à la 2ème guerre mondiale.

La vie Culturelle à Tunis, de Daniel PASSALACQUA

sur la vie culturelle à Tunis au 19ème siècle et dans le premier tiers du 20ème siècle traduit de l’italien par Daniel PASSALACQUA (lc1947 sc.ex)

Bab el B’har, ou Porte de la Mer, aujourd’hui dénommée également Porte de France, en était la limite à l’est, et s’ouvrait presque directement sur le Bahira ou Lac de Tunis; elle permettait l’accès de la ville aux marchandises et aux voyageurs qui, débarqués à La Goulette, traversaient le lac sur des barcasses qui accostaient au mole qui se trouvait sur le site de l’Ambassade de France actuelle, devant le cimetière chrétien de Saint Antoine hors des murs (créé au 17ème siècle sur un terrain offert par le Bey mouradite Hamouda Bacha, et déplacé en 1892 au Cimetière de Bab El Khadra, pour permettre de construire la Cathédrale actuelle).

Les communautés européennes chrétiennes ou juives livournaises s’étaient établies dans la zone franche qui s’étendait le long des murs, des deux cotés de la Porte de la Mer, dans les rues Sidi Bou Mendil, de la Commission, des Glacières, en pénétrant dans la Médina sur quelques centaines de mètres dans les rues Zarkoun, de la Kasbah, Jemaa ez-Zitouna (où se trouvait depuis le 17ème siècle l’Eglise de Sainte Croix), jusqu’aux rues transversales El Karamed, Sidi el Mourjani, des Teinturiers à son embouchure vers Bab Jedid, et dans le quartier de Sidi el Benna (où se trouvait l’Eglise Sainte Lucie), plus particulièrement pour ce qui concerne ceux qui appartenaient à la classe ouvrière, petits artisans ou boutiquiers.

Au début du 19ème siècle, une collectivité italienne d’entité non négligeable résidait dans la zone franche, collectivité rapidement renforcée par l’arrivée de dizaines de familles de juifs livournais qui commencèrent à affluer à partir de 1815, en apportant avec eux, et de manière déterminante, les usages et les coutumes des sociétés européennes les plus évoluées, ainsi qu’un bagage culturel précieux. J’ai lu qu’il existait des salons littéraires, des salons où l’on faisait de la musique, qui rendaient agréables les soirées des familles bourgeoises, mais aussi d’initiatives pour distraire les personnes plus modestes. Aux initiatives privées succéda bien vite, en 1826, la première structure destinée à accueillir le public, quand ouvrit ses portes le Théâtre Tapia à la Rue Zarkoun, créé par la famille de même nom.

Ce n’était guère plus qu’une grande pièce, d’une capacité de 300 personnes environ, qui accueillait des spectacles lyriques avec des chanteurs venus d’Italie pour la circonstance, qui s’installaient à Tunis pour la « saison », mais aussi de concerts de diverse nature. Il était probable qu’on y donnait des pièces de théâtre également. Pour l’opéra et les concerts, les chœurs et l’orchestre étaient stables et composés donc de membres de la communauté italienne Les effectifs de l’orchestre étaient réduits à la plus simple expression, (j’ai lu qu’il pouvait s’agir de 15 à 18 musiciens), qui suffisaient de toute manière à rendre heureux les spectateurs qui accouraient de manière assidue et qui, avec leur compétence, confirmaient les qualités vocales ou musicales de nombreux débutants ou en compromettaient de manière définitive la future carrière.

Bien que l’information ne provienne pas d’une source indiscutable, il paraîtrait que Enrico Caruso, alors tout à fait au début de sa carrière, est venu interpréter le rôle de Turiddu dans la « Cavalleria Rusticana » de Mascagni, et que cet événement ait été jalousement gardé dans la mémoire de ceux qui eurent le privilège d’assister à ces représentations.

Pour les besoins de la chronique, je voudrais citer ce que me racontait ma grand-mère maternelle, née en 1879 à Tunis dans le Palais Gnecco à la Rue de la Commission, à savoir l’élégance du public qui accourait au Théâtre Tapia. Elle me racontait avec moult détails comment elle s’y rendait en famille, accompagnée par des domestiques qui ouvraient le chemin en l’éclairant de leurs lanternes: sa mère et ses sœurs (comme toutes les autres dames et demoiselles) chaussaient de hauts sabots dits « trampoli », pour ne pas souiller les escarpins de satin qu’elles portaient à la main, dans un petit sac, en marchant avec difficulté sur les pavés souvent irréguliers des rues et ruelles qui menaient au Théâtre.

Ce théâtre vécut jusqu’aux dernières années du 19ème siècle, c’est à dire jusqu’à ce qu’apparurent des structures plus adaptées au but à atteindre, aussi bien à l’intérieur de l’enceinte de la Médina, qu’à l’extérieur, dans la ville qui naissait sur des terrains bonifiés, récupérés sur le Lac Bahira.

**A partir de 1826 jusqu’aux premières années qui ont suivi l’instauration du protectorat français, la vie culturelle avait une spécificité plus particulièrement italienne et, en témoignage de sa vitalité, il faut citer les
divers théâtres qui existaient à l’intérieur de la Médina (même s’ils étaient moins importants que le Théâtre Tapia), comme le « Théâtre Italien » de la Rue Zahmoul (disparu en 1919/1920), destiné à la prose, ou celui de la Rue Sidi El Benna, dans la quartier de Bab Jedid (disparu en 1940/1941), installé dans un quartier à forte densité sicilienne, destiné surtout à la prose en dialecte ou à l’ « Opera dei Pupi » (ou Théâtre des Marionnettes siciliennes), dont je garde un souvenir de tout jeune enfant. D’autres lieux existaient mais les identifier et en documenter l’activité avec certitude nécessiterait une recherche approfondie, qui ne rentre pas dans mes possibilités présentes. Je citerai quand même le « Grand Théâtre » de la Rue Al Jazira, créé en 1876 dans les locaux offerts par le Bey à la collectivité italienne, destiné à la musique symphonique, disparu avant 1899, et le « Nouveau Théâtre » ou Théâtre Cohen, crée en 1875, consacré lui aussi à la musique classique.

J’ai parlé ci-dessus de vie culturelle plus particulièrement italienne parce que l’écrasante majorité des européens qui vivaient alors à Tunis étaient d’origine italienne. Après 1881 Tunis est devenue de plus en plus cosmopolite et, si l’identité culturelle italienne continua à exister, elle ne devint qu’une importante composante de la vie de la ville.

Cette importance est témoignée par d’innombrables éléments, que je pourrais citer d’une manière plutôt sommaire, mais dont la connaissance devrait être approfondie.

Après 1881 la ville commençait à s’étendre en dehors des murs, et plus particulièrement vers l’est, sur des terrains marécageux, au fur et à mesure de leur assèchement, et c’est ainsi qu’apparurent les rues Hamilcar, Charles de Gaulle (naguère d’Italie), Gamal Abdelnasser (naguère Es-Sadikia), de Hollande, de Grèce, de Carthage, vers le sud, de Rome, d’Alger, Bach Hamba (naguère Saint Charles), de Paris, vers le nord, mais surtout l’Avenue de France et l’Avenue Habib Bourguiba (d’abord baptisée « de la Marine », puis « Jules Ferry »). Ces rues et avenues portent toujours les traces précieuses de l’œuvre d’architectes, souvent italiens, et d’entreprises et ouvriers italiens.

Pendant cette période, la population connaissait un développement rapide et important, dont je donnerai quelques indications chiffrées en marge; cet accroissement, qui voyait la communauté italienne atteindre environ 50.000 habitants en 1899, était à l’origine d’une grande effervescence dans tous les domaines et d’un développement exceptionnel de l’activité culturelle.

En 1882 était crée le théâtre de plein air italien appelé « Arena Politeama » à la Rue de Belgique, qui a toujours été très fréquenté à chaque saison, pendant toute la durée de son existence. Presque en même temps était crée à la Rue M’hamed Ali (naguère de Constantine, parallèle de l’Avenue de France, qui reliait la Rue des Maltais à la Rue de Rome) le Théâtre Cohen-Tanuji, à l’initiative d’une famille de juifs tunisiens fortement italianisés, très raffinés et cultivés, où furent donnés pendant de longues décades des spectacles en prose et musicaux de nette influence italienne, et qui fut fréquenté avec assiduité par notre collectivité.

En 1885 ouvrit ses portes le « Teatro Paradiso » (ou Théâtre Paradis) au 3, Avenue de France, dédié à l’art lyrique, à la musique symphonique et aux concerts, et également à la prose. Il est possible aujourd’hui encore d’admirer sa façade élégante, bien qu’elle soit en partie masquée par les arbres, alors que son foyer et les escaliers frappaient jusqu’aux années 1952/53 par leur beauté et la richesse des marbres et des fers forgés artistiques. Malencontreusement, la banque qui était devenue propriétaire de l’immeuble, fit alors recouvrir ces splendeurs par des structures en béton, froides et anonymes, pour une très discutable modernisation.

Trois grands évènements suivirent, de 1902 à 1906, avec l’inauguration d’abord du Théâtre Municipal, qui existe toujours dans sa forme définitive de 1912, puis en 1903 du Théâtre Rossini, tous deux situés Avenue Jules Ferry, enfin en 1906 du Théâtre du Palmarium à l’Avenue de Carthage.

Le Théâtre Municipal, projeté par l’architecte français Resplandy et construit par une entreprise italienne, a été remodelé et agrandi en 1904 et en 1912 et a tout de suite constitué la réalisation dont la Commune de Tunis s’enorgueillissait. Sa naissance et sa vie depuis 1902 jusqu’à nos jours ont été racontés par Fatma Ben Becheur dans un livre splendide édité en 1999. Il a été jumelé pendant de longues années avec l’Opéra de Paris, et a ainsi bénéficié du concours des meilleurs chanteurs du moment, qui venaient à Tunis pour un cycle de représentations ou pour toute une saison, en trouvant sur place des chefs d’orchestre, des orchestres et des masses chorales stables et de qualité.

Si je me fie aux souvenirs acquis grâce à ce que me racontaient ma grand-mère maternelle ou mes parents (tous trois épris de musique en général et d’opéra en particulier), le Rossini était un théâtre splendide et tout
à fait fonctionnel, même si la gestion privée des propriétaires et impresarios, Trionfo et Palomba, ne
permettait pas toujours de concurrencer le niveau des réalisations du Théâtre Municipal, qui bénéficiait de contributions communales. Le chef d’orchestre et les chanteurs venus d’Italie pour toute une saison, étaient généralement de bon niveau, alors que l’orchestre et les choristes étaient recrutés sur place. On m’a parlé de représentations mémorables et exaltantes. Vers la fin des années 20, Trionfo et Palomba durent cesser leur activité à cause de son poids économique trop important, et ainsi disparut un théâtre dont la collectivité était fière. Le grand magasin de meubles Boyoud s’installa alors dans ses murs jusqu’en 1959/1960, pour céder la place au cinéma Le Palace.

On peut sourire en apprenant qu’au Théâtre Rossini tout le répertoire français était chanté en italien, alors qu’au Théâtre Municipal tout le répertoire italien était chanté en français, et il en a été ainsi jusqu’en 1952/53.

Le Théâtre du Palmarium constituait la structure centrale dans le carré composé du Théâtre Municipal, du Grand Café du Casino et du grand hôtel international Tunisia Palace, dont les bâtiments communiquaient tous entre eux. Il appartenait lui aussi à la Municipalité de Tunis et était destiné principalement à la revue, au cabaret, à l’opérette, au cinéma, mais il avait également en annexe un casino, au cours du premier quart du 20ème siècle. Il a été détruit par les bombardements de février 1943, il a été reconstruit en 1947 pour être consacré presque exclusivement au cinéma. Il a été démoli dans les années 90, ainsi que le Tunisia Palace, pour construire le complexe commercial actuel.

La contribution que la communauté italienne a donnée au bon fonctionnement de ces trois établissements est tout à fait remarquable, car l’effectif des trois orchestres (plus de 150 musiciens) était composé de manière très majoritaire de musiciens professionnels italiens; de nationalité italienne étaient également presque tous les choristes, les machinistes, les électriciens!!..

On ne peut pas négliger le rôle fondamental joué par des artistes italiens pour la formation technique et l’affirmation artistique d’une foule de jeunes. Parmi des dizaines de noms, je citerai pour les premières trente années du 20ème siècle Monsieur Strino, violoniste talentueux, qui enseigna le violon et le chant, Monsieur Pullicino, Monsieur Salvatore Venezia, trompettiste virtuose et enseignant inflexible, qui forma entre autres pratiquement tous les membres de sa famille, de son fils Giuseppe (appelé affectueusement Jou-Jou, pour évoquer le fait qu’il avait à toute heure de la journée son violon sous le menton, et qu’il arpentait son appartement en faisant des gammes), aux neveux Jean Sant, violoniste élégant d’une grande musicalité généreuse et frémissante, et Guglielmo Gurrisi, flûtiste expressif et subtil (à lui également on avait affublé un surnom amusant, Frin-Fri, car tout comme son cousin Giuseppe, il avait à tout moment sa flûte aux lèvres). Je ne voudrais pas oublier parmi les très nombreux autres élèves de Salvatore Venezia un violoniste très raffiné et un peu précieux, Armand « Sarino » De Carlo, dont le père, un des plus grands tailleurs de Tunis avec mon grand-père maternel Domenico Cellura (son vis-à-vis au 4, Rue d’Alger), avait en vain essayé de contrecarrer sa vocation pour en faire un bon tailleur, et mon propre oncle Angelo Cellura.

Giuseppe Venezia a été pendant de longues années premier violon dans l’orchestre de Santa Cecilia à Rome, puis est revenu à Tunis dans les années 70, en devenant kappelmeister de l’orchestre de la Ville de Tunis. Sant, Gurrisi, De Carlo (e Boccanera, facétieux bassoniste, et bien d’autres) ont constitué l’ossature du grand orchestre symphonique de Tunis, reconstitué par Luis Gava en 1946, puis, après sa dissolution en 1957/58, de l’orchestre du Centre Culturel International, voulu par Cecil Hourani, créé par Anis Fulheian, qui a cessé son activité en 1969.

Après la disparition du Théâtre Rossini, de toute manière, la vie culturelle italienne dans le domaine musical se confond et se fond avec celle de tous les autres strates de la population cosmopolite de Tunis, avec sans doute une empreinte plus particulièrement française. La période allant de 1947, c’est à dire de la date de pleine reprise de l’activité musicale, opéristique, concertiste et chambriste, à nos jours pourrait probablement et utilement faire l’objet d’une publication ultérieure.

On ne peut pas taire, pendant ce long laps de temps, la dense activité de la « Dante Alighieri », créée en 1893, qui, en plus de l’œuvre infatigable accomplie pour maintenir l’italianité de la communauté qui résidait en Tunisie, pour lui consentir notamment de développer la connaissance de la littérature italienne, a eu un rôle considérable pour la diffusion et l’approfondissement de la culture musicale, en organisant des concerts aussi bien dans son siège primitif de la Rue Zarkoun, puis dans le nouveau et prestigieux siège bâti dans les années 1933/34 à la Rue Thiers (aujourd’hui Rue Ibn Khaldoun – ce siège fut mis sous séquestre en 1943 par les Autorités du Protectorat et attribué à l’Alliance Française, pour devenir après 1956 la Maison de la Culture Ibn Khaldoun). Le Conservatoire de Musique que la Dante Alighieri créa fut d’abord dirigé de manière remarquable par Madame Coen, venue expressément de Rome dans ce but, alors que son dernier directeur a été le Maestro Tito Aprea, qui fit une carrière prestigieuse après sont retour en Italie en 1943.
Ce Conservatoire a été fréquenté par de nombreux élèves non seulement italiens mais également appartenant aux Collectivités française et juive tunisienne, ce qui a permis à des enseignants souvent talentueux de former de très nombreux musiciens, dont plusieurs devinrent des professionnels très appréciés.

Il est évident qu’au cours des deux siècles écoulés la collectivité italienne a donné vie à une intense activité dans le domaine de la prose, avec la présence à certains moments de nombreuses compagnies d’acteurs amateurs enthousiastes, mais également grâce aux troupes venues d’Italie. Après 1939 ce fut le silence; vers 1950/51 reprit l’activité des compagnies d’amateurs, puis dans les années 1953/54 il y eut une timide reprise des tournées, mais elle ne fut pas durable. Je ne suis toutefois pas la personne la plus qualifiée pour parler de prose, et je serai heureux si d’autres que moi se proposaient d’explorer ce domaine très important dans la vie de notre collectivité. En ce qui concerne l’école, c’est là un domaine très vaste, qui est traité séparément par des spécialistes.

Les indications fournies ci-dessus sont certainement pleines de lacunes et insuffisamment précises. C’est pourquoi je les ai qualifiées de sommaires; elles ont surtout pour but de constituer les prémices à un travail collectif beaucoup plus approfondi.

Pour compléter le panorama des possibilités culturelles offertes à Tunis naguère, je crois nécessaire de citer quelques autres théâtres qui eurent une vie plus ou moins heureuse et durable :

– le “Théâtre Français” situé 68, Avenue Jules Ferry, crée en 1882, destiné à la prose
– le “Petit Théâtre” de Douchet Avenue Jules Ferry, qui vécut de 1898 à 1902, destiné à la prose
française
– le “Théâtre Tunisien”, situé 39, Avenue Jules Ferry, créé en 1901, destiné à la prose
– le “Café Théâtre Egyptien”, situé 38, Avenue Jules Ferry, créé en 1900, destiné à la prose en
langue arabe
– le“Café Théâtre de la Monnaie”, créé en 1890, disparu en 1914
– le “Teatro Italiano” de la Rue de Turquie, dit « Circolo artistico », contigu au journal L’Unione,
créé avant 1900, disparu en 1943, destiné à la prose et aux varietés
– le “Théâtre de plein air » de l’Avenue Jules Ferry, sur le site actuel du Ministère de l’Intérieur,
destiné à des spectacles de varieté mais aussi à des match de catch
– le “Théâtre de plein air » du Passage, créé en 1908, disparu aux environs de 1930
– le “Théâtre” de l’Avenue Lucien Saint (aujourd’hui du Ghana), disparu dans les années 20
– le “Théâtre Mondial”, situé Rue Thiers (aujourd’hui Ibn Khaldoun), créé en 1910, destiné à la
prose et aux varietée, transformé en 1934/35 en cinéma , toujours existant
– le “Théâtre du Casino’ de Hammam-Lif”, créé en 1898, destiné à la prose et varietés, disparu
dans les années 40
– le “Théâtre de Khereddine”, créé en 1899, destiné à des spectacles lyriques (avec un orchestre de 6/7
musiciens !!!…) ou de varieté, très frequenté du mois de juin au mois de septembre par une clientèle
très élégante qui dînait au champagne après le spectacle dans le très renommé restaurant, disparu
dans les années 1914/15. En 1905, le dîner très raffiné, digne des meilleurs restaurants parisiens (sic)
coutait 5 francs !!..

Additif – Données démographiques sommaires, communiquées pour donner quelques bases utiles à la reflexion :

– Au début du 19ème siècle,environ 1.500 italiens residaient de manière permanente à Tunis, à l’interieur
de la Médina, alors que les français étaient une centaine (même si parfois c’était des sujets de Royaumes
ou Granduchés italiens, au service des Chambres de Commerce ou des Comptoirs français,
devenus citoyens français après 1789: c’était le cas des gênois Gandolfo, envoyés à Tunis vers 1650
comme représentants de la Répu blique de Gênes devenus citoyens français, en transformant leur nom en
Galdolphe, lorsque Napoleon Bonaparte reunit Gênes et le Piemont à la France; un dernier membre de
cette famille vit toujours à Tunis). Au cours du 19ème siècle, leur nombre est allé croissant régulièrement,
pour connaître une très forte augmentation avec l’émigration provenant du sud à partir de 1870.

– En 1880, la ville de Tunis semble avoir compté entre 40 et 50 mille habitants, parmi lesquels les italiens
étaient au moins 4 mille et les français quelques centaines. Après 1881avec l’expansion de la ville hors
des murs, la population a connu une augmentation rapide et importante.

– Le recensement de 1906 donne les chiffres suivants, spectaculaires:
– population globale du pays = 1.900.000 habitants, dont 1.703.142 tunisiens musulmans, 64.170 juifs
tunisiens, 81.156 italiens, 36.610 français, 10.330 maltais, ainsi que des grecs, des espagnols, etc. etc.
– population de Tunis et alentours = 400.024 habitants, dont 52.076 italiens, 18.626 français , 5.000
maltais.

Qui pourrait imaginer aujourd’hui, à l’aube du 21ème siècle, l’intensité de la vie culturelle que connaissait la communauté européenne de Tunis, surtout italienne, il y a 110 – 120 ans, alors que la ville était presque entièrement enserrée à l’intérieur de ses murailles.

extrait du volume « Memoria della Collettività Italiana »

BOESCH MARGUERITE

Moi-meme, j’étais élève au petit lycée Jules Ferry, au lycée Armand Fallières puis à Alger au lycée Delacroix.
En 1946, mon père a été nommé à Paris, au lycée Charlemagne, et moi j’ai commencé mes études d’allemand à la Sorbonne.
J’ai enseigné dans différents lycées de France. En 1957, je suis retourné à Tunis comme professeur d’allemand au lycée Armand Fallières(jusqu’en 1963)où j’avais été élève.
Puis de 1963 à 1968 au lycée français de la Marsa et à partir du 1er octobre 1968, j’ai été nommé au Lycée Carnot jusqu’en 1976.
Comme beaucoup de collègues rappelés en France, j’ai terminé ma carrière dans un lycée en France, pour moi c’était le lycée Kléber de Strasbourg.
Vous voyez que j’ai des liens très forts avec le lycée Carnot !
J’ai maintenant 80 ans et ne me déplace plus guère. Mais je serai ravie de recevoir l’annuaire 2006.2007.
Bien amicalement Marguerite Boesch
A vous ses anciens élèves, je vous propose de faire une chaine de l’amitié autour de Mme Boesch, soit en lui écrivant par notre intermédiaire – alct@free.fr -, soit en l’appelant au 03 88 35 49 98
Lina
le 29 mars 2009
Marguerite Boesch est décédée lundi 23 mars 2009.
Marguerite Boesch, prof d’allemand au lycée Carnot – de 1968 à 1976 – nous écrit et adhère à l’ALCT : J’ai bien reçu votre dernière lettre d’information. Je n’ai jamais été élève au lycée Carnot, mais mon père, Georges Boesch, agrégé d’allemand y a enseigné de 1921 à 1943, avant d’etre nommé à Alger.

Le Palmarium


A l’automne 1902, les travaux de « l’ensemble municipal » s’achèvent.
A côté du Tunisia-Palace, premier grand hôtel d’Afrique du Nord et véritable joyau architectural,


le Théâtre municipal, le Palmarium et le Café du Casino ouvrent leur portes.

Maître d’ouvrage de l’ensemble longeant à la fois l’avenue Jules Ferry (actuelle avenue Habib Bourguiba) et l’avenue de Carthage, un architecte au nom lumineux : Resplandy. (ces 4 cartes postales sont tirées du site http://michel.megnin.free.fr/vt_rues.htm)
Ce siècle nouveau cherchait un style et il trouva l’art nouveau, tout en courbes, en volutes, en motifs végétaux et en clins d’œil à l’architecture arabe. Resplandy s’en inspire pour dessiner l’ensemble municipal.
Le Palmarium est d’abord un jardin de palmiers d’où son nom d’ailleurs : « A l’ouverture officielle du Municipal, le gratin franchit, à l’entracte, les portes du foyer d’alors, et pénétra émerveillé dans un jardin d’hiver qui était la reproduction d’une douce oasis de carte postale. Il y avait du sable, des ruisseaux (…) et surtout des palmiers authentiques qui sortaient de terre et respiraient un Sahara apprivoisé » ( Pierre Legrand, 1951).
Vers 1907, le Palmarium se transforme en music-hall sur la scène duquel se produit Maurice Chevalier, Georgel, Mistinguet ainsi qu’une longue file d’acrobates, de comiques et de magiciens.
En 1914, la guerre en fait un dispensaire militaire.
Il ouvre à nouveau ses portes en 1920 gardant sa fonction de music-hall et attirant jusqu’en 1933 les ballets russes, des opérettes, Lucienne Boyer et Charles Trénet.
Mais en ce début des années 30, le cinéma fascine et connaît une popularité croissante. Le music-hall lui cède la place. C’est ainsi qu’en 1933, l’architecte Piollenc le transforme portant un coup à l’unité du monument de Resplandy.
La seconde guerre mondiale réserve au Palmarium un sort tragique : une bombe tombe au beau milieu de la salle le 2 mars 1943.
Rénové, la mythique salle de cinéma renaît de ses cendres, le 5 février 1951.

L’une des nouvelles annexes de ce troisième Palmarium sera la salle des fêtes qui deviendra après l’indépendance la galerie Yahia, fameuse par son parquet en bois.
Dès 1972 Le Palmarium accueille les Journées Cinématographiques de Carthage.
Le Palmarium referme ses portes définitivement en 1976.
La possible démolition de l’ensemble municipal soulève une vive polémique, « Faut-il le transformer complètement ou le rénover ? »
Le débat a duré longtemps. N’est-ce pas normal pour un tel lieu de mémoire de provoquer les élans du cœur et de la passion ? Cette polémique a permis de sauvegarder le Théâtre Municipal, classé depuis Monument historique.
Aujourd’hui sur ces lieux s’élèvent un centre commercial appelé « Palmarium ».
(Lina Hayoun)La vie et les diverses transformations du Palmarium épousent étroitement l’histoire de Tunis. Le Palmarium commence par être un jardin d’hiver …..

Paul SEBAG

(en 1956, professeur de français au lycée Carnot)
In Memoriam
Paul SEBAG
26 septembre 1919 – 5 septembre 2004

Décédé à l’âge de 85 ans à Paris où il a passé une seconde moitié de vie très féconde sur le plan de la production scientifique (1), Paul Sebag laisse une œuvre riche et variée : une vingtaine de livres et une trentaine d’articles académiques.
C’est dans la revue Ibla qu’il publie, en 2004, son dernier article consacré aux origines de l’Orient romanesque, de même qu’il a abordé auparavant, au sein du même périodique, d’autres sujets relatifs à l’histoire de la Régence de Tunis (voir infra, la liste détaillée de ses publications).
Originaire de Tunis où il est né deux ans après la fin de la première guerre mondiale, P. Sebag qui a commencé sa carrière professionnelle en tant que professeur de philosophie au Lycée Carnot publie, en 1951, son essai de monographie de la Tunisie (2). Ce livre est vite devenu une référence en raison de sa précision analytique et de son approche globale, embrassant aussi bien les conditions naturelles que les grands évènements historiques, l’assise économique, l’enseignement, la culture ainsi que la structure politique.
Ce qui frappe le plus dans cet ouvrage de synthèse, c’est l’abondance de la documentation, la rigueur de l’argumentation matérialiste ainsi que la distanciation qui n’exclut point l’engagement – exprimé dans le dernier paragraphe du livre – pour la lutte de libération du peuple tunisien.
Cette position n’est point étrange au jeune Sebag qui adhère, malgré ses origines bourgeoises (3), au parti communiste tunisien (PCT), dès 1936. Lors de l’occupation allemande de la Tunisie, il est arrêté, torturé et condamné (4) aux travaux forcés à perpétuité avant d’être libéré. Il consigne alors ses souvenirs mais ne les publie, documents à l’appui, que soixante ans plus tard, dans un opuscule consacré à cette tranche militante de sa vie de jeunesse.
L’intérêt d’un tel écrit consiste évidemment dans le témoignage de l’acteur et dans la critique des historiens du parti communiste tunisien qui ne pouvaient cerner cette période, vu le manque d’archives, de journaux et d’entretiens avec les témoins de l’époque. Même s’il s’agit d’un récit à la première personne, l’auteur réussit le pari de rapporter les faits d’une manière objective. Ce n’est donc pas un ouvrage de partisan mais plutôt, selon les dires de l’auteur, un « devoir de mémoire » entrepris avec le recul du temps.
Ayant cessé d’être membre du PCT et ayant pris ses distances avec le mouvement communiste international sans toutefois se renier (« ne pas rougir d’avoir alors partagé cette illusion » écrit-il), il consacre sa vie ultérieure à la recherche et au savoir et s’impose, dans le champ académique, par son esprit de méthode et par sa vaste érudition.
Ses premiers pas de chercheur, il les accomplit en tant que chargé de recherches à l’Institut des Hautes Etudes, dans le Centre d’Etudes de Sciences Humaines dirigé par G. Granai ; puis à l’Université de Tunis, au sein de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines. C’est dans cette « Faculté du 9 avril » qu’il enseigne pendant de longues années et forme des « générations » de sociologues tunisiens. Il y fonde et dirige, en tant que rédacteur en chef, Les Cahiers de Tunisie, où il contribue par de nombreux articles et notes de lectures.
En 1977, il quitte « à contre-cœur », semble t-il, la Tunisie pour aller enseigner, en tant que maître-assistant, à l’université de Lille. Son pays natal restera toutefois son objet d’étude, le ferment de sa production intellectuelle à venir et, depuis sa jeunesse militante, son port d’attache affectif (5).
Par la suite, le long de sa « retraite » qui commence autour de 1990 et où il est nommé « maître assistant honoraire » – c’est sous ce titre qu’il publie son article dans l’ouvrage portant sur les itinéraires de France en Tunisie, édité par la Bibliothèque municipale de Marseille -, il se consacre entièrement à l’établissement de textes et à la publication de livres, pour la quasi-totalité, édités chez L’Harmattan, dans la collection « Histoire et Perspectives Méditerranéennes » dirigée par J-P. Chagnollaud.

Unité et diversité de l’oeuvre

La question qui mérite réflexion aujourd’hui, après le décès de Paul Sebag, ce pionnier de la sociologie tunisienne (6) qui a beaucoup enrichi le champ des études historiques, est la suivante : comment lire l’œuvre du « maître » et découvrir la problématique qui l’a fondée durant toute une vie d’homme dédiée à la recherche ?
Il me semble personnellement que l’œuvre de Paul Sebag est traversée par trois moments de connaissance correspondant à trois champs de recherche qui sont tour à tour : l’urbain, les relations de voyage et l’histoire des juifs tunisiens. Ces trois moments sont à la fois successifs et simultanés dans l’itinéraire du sociologue et historien de la Tunisie.
Quant à la problématique, sous-jacente et jamais exprimée par l’auteur en raison de sa modestie et de sa méfiance envers toute théorisation, elle réside dans le souci d’étudier, par le menu détail ethnographique et par le biais d’un regard sociologique et historique, comment un « indigène » – qu’il soit musulman ou israélite comme lui – rencontre et vit le choc de la modernité induit par la colonisation au XIXe siècle et annoncé par les Temps nouveaux à partir du XVIe siècle.
C’est donc l’idée du choc entre « le pot de fer » et « le pot de terre » qui structure les principaux écrits de Paul Sebag. Plus concrètement, le maître-sociologue était habité, dans le sens plein du terme, par le phénomène socio-historique de la sortie du juif du quartier de la Hara et de la sortie du musulman de la Houma avec toutes les conséquences de cette transplantation spatiale et sociale qui se traduit par des mutations dans les mœurs, les comportements individuels et collectifs, les apparences et les médiations symboliques (vêtements, langues, dialectes et autres manières d’être et de faire).
Rien ne traduit mieux cette problématique inscrite dans le vécu des acteurs de l’époque que la préface qu’il rédige pour le livre illustré de l’artiste-peintre Zoubeir Turki, dans laquelle Sebag inaugure le propos en notant que :
« Tunis change. On abat ses murs d’enceinte, hérités de siècles lointains, on rase ses quartiers de masures insalubres, on transforme en jardins publics ses vieux cimetières, peuplés de morts qu’on ne pleurait plus. Mais la fièvre moderniste, qui bouleverse le corps de la cité, en affecte l’âme, aussi profondément. Irrévérencieusement, on passe au crible les us et coutumes des ancêtres pour faire le départ entre le respectable et le périmé et, sous les coups de la nouvelle génération, s’écroulent chaque jour de larges pans de tradition. Que restera-t-il dans quelques années de cette manière de vivre à laquelle les Tunisois étaient restés jusqu’ici fidèles ? Comment le dire ? On sait seulement qu’une accumulation de mutations inévitables finira par donner à la vie quotidienne un autre visage. »
Le déchiffrement de cet « autre visage » ou de cet « autre monde » est mené dans une perspective de la « longue durée », pour reprendre une notion chère à F. Braudel, l’auteur du célèbre ouvrage portant sur La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, auquel Sebag réfère (« Une lecture d’Othello », p. 42, note 13), tout en gardant une veine historique classique. La raison est certes liée au fait qu’il se pensait « sociologue de discipline et historien par goût » (Ibid., p. 33) mais aussi parce qu’il était, selon la pertinente formule orale du géographe Habib Attia, un véritable « chartiste » animé d’un esprit de précision et de connaissance savante.
L’œuvre de Sebag est basée à la fois sur une documentation fouillée et un sens critique de l’investigation scientifique de l’écrit. Le recueil des articles de l’historien Pierre Grandchamp et l’établissement des textes des voyageurs comme ceux de Bartholomeo Ruffino (7) ou de Nicolas Béranger témoignent d’un esprit de rigueur souvent associé à une méthode historique basée sur la contre-enquête. En effet, dans ses travaux, Sebag commence presque toujours par citer et critiquer les thèses des auteurs qui l’ont précédés et qui se sont contentés de reprendre des interprétations antérieures voire des idées reçues et dont les contributions ont été parfois accueillies dans des ouvrages de référence comme les dictionnaires. Tel a été le cas de « Mille et Un jours » attribué à A. R. Lesage alors qu’il est, comme s’est appliqué à le montrer Sebag, l’œuvre de l’orientaliste et écrivain Pétis de La Croix. A propos de ce dernier, Sebag rédige, à la fin des années 1970, une note de mise au point pour dissiper la confusion due à une homonymie, entre le dit orientaliste et un autre du nom du Sieur de la Croix.
Pour les mêmes raisons, Sebag s’intéressait aux manuscrits et aux ouvrages inconnus qu’il recherchait chez les bouquinistes et à la bibliothèque nationale de Paris. C’est ainsi qu’il découvrit la chronique inachevée et posthume de l’ambassadeur français auprès de la Sublime Porte, G. De Guilleragues, portant sur les beys mouradites, d’autant plus qu’elle ne figurait pas dans les bibliographies historiques de la Tunisie proposées par Charles-André Julien dans son « Histoire de l’Afrique du Nord » ou par Jean Pignon dans sa contribution au livre collectif intitulé « Initiation à la Tunisie ». Vu la rareté de l’ouvrage de Garrigues, Sebag s’est décidé à le transcrire intégralement de sa plume, en s’efforçant d’identifier les noms des lieux et des personnes et à dater exactement les événements de cette précieuse chronique ayant à la fois une valeur documentaire et littéraire.
Sebag avait une veine d’écrivain qu’exprime à merveille son article succulent sur Othello ainsi que l’ensemble de ses présentations et notes de commentaire consacrées aux récits des voyageurs. Il avait également une vocation de collectionneur comme en témoignent les cartes, estampes et autres précieuses illustrations de ses livres (Cf. en particulier, Tunis. Histoire d’une ville ; Histoire des Juifs de Tunisie ; Tunis au XVIIe siècle…). Cette quête d’une documentation visuelle témoigne d’un souci de pédagogue qui montre et illustre pour mieux expliquer son propos ainsi que d’une empathie avec l’objet et les acteurs de l’histoire des deux côtés de la Méditerranée.

La ville et l’urbain

Dans l’itinéraire de recherche de Sebag, on décèlera un premier moment qui démarre avec une série d’enquêtes sur la ville et l’urbain, initiés au lendemain de l’indépendance de la Tunisie (1956). Déjà, à la veille de cette date historique, l’intérêt du sociologue s’oriente vers l’étude de la condition des salariés de la région de Tunis (1955), sur la base d’un sondage empirique par questionnaire destiné à évaluer les ressources, la structure des budgets, les dépenses consacrées à l’habitat, à l’alimentation, à l’habillement, à la santé, à la culture et aux loisirs. La synthèse des résultats est illustrée par un éventail de conditions économiques et sociales allant, chez les Tunisiens musulmans, de l’aisance relative (9,3%) à la détresse (24,6%), en passant par la gêne (16,9%), la précarité (20%) et la misère (29,2%).
L’étude de la condition ouvrière est relayée, quelques années plus tard, par l’enquête sur les milieux sociaux et les « attitudes à l’égard de la vie » – terme qui recouvre ce qu’on désignera, peu de temps après, par le « planning familial » – qui permet justement de sonder les attitudes natalistes et de découvrir que les trois quarts des familles qui ont 3 enfants auraient été réceptives à la contraception. C’est là une découverte de taille dans la mesure où le programme de la planification familiale allait être lancé et connaître une destinée qui transformera, comme on le sait aujourd’hui, la pyramide des âges et le modèle de la famille ainsi que le statut de la femme tunisienne.
En relation avec ces premières études sociologiques de type empirique, c’est la consommation des ménages, l’industrialisation du Grand Tunis et surtout l’extension des faubourgs de Borgel (1958), Sidi Fathallah (1960) et Saïda Manoubia (1960) qui sont l’objet d’investigations minutieuses. « Saïda » étant l’un des plus étendus des nouveaux faubourgs tunisois – le troisième en ordre de grandeur après Jebel Lahmar et Mellassine -, Sebag lui consacre un livre en entier qui résulte d’une enquête sociale approfondie doublée d’une enquête nutritionnelle et médicale entreprise par les Dr Ben Salem, Dr Claudian et Melle Taïeb.
L’enquête sociale se donne pour finalité la maîtrise des facteurs de la croissance et de la pauvreté urbaines par les pouvoirs publics. Elle permet également d’analyser les origines et les structures de la population du faubourg. Aussi, met-elle en valeur l’importance de la famille conjugale à laquelle s’ajoute souvent un membre très proche (père, mère, frère ou sœur de l’époux ou de l’épouse), sans que la famille indivise disparaisse. De même, elle attire l’attention sur le début de la prévalence du mariage exogame (53,4%), en dépit de la persistance du mariage dans la tribu ou dans la famille (26,6%).
Les enquêtes menées par Sebag dans les nouveaux faubourgs mettent en lumière les facteurs et les modalités de la croissance urbaine. À cette époque, la ville de Tunis connaît une augmentation considérable de sa population qui a presque doublé en vingt ans puisqu’elle est passée de 220 000 en 1936 à 410 000 en 1956. Cette croissance vertigineuse n’était pas due seulement au facteur démographique mais résultait de l’afflux vers Tunis de masses rurales chassées des campagnes par la misère. Ces nouveaux venus ont surpeuplé non seulement la Médina et ses anciens faubourgs (Bab Souika et Bab Jédid) mais également les nouveaux quartiers qui se sont constitués autour de la ville. Ces quartiers pauvres formaient la ceinture « rouge » de Tunis et abritaient des logements rudimentaires appelés « gourbis » qui coexistaient avec quelques maisons en dur fort humbles. C’est là, dans les nouveaux faubourgs, que se jouaient effectivement les transformations de la condition ouvrière et de la morphologie urbaine.
Adoptant une méthodologie serrée, combinant plusieurs techniques d’enquête, le sociologue Sebag – formé sur le terrain – étudie avec une grande précision, les formes de l’habitat, les origines et les structures de la population, les niveaux de vie en relation avec le travail et l’emploi, la vie familiale et la différenciation sociale ainsi que l’intégration à la vie citadine de ces masses d’origine rurale. Tout est passé au peigne fin et tous les types de documents analytiques (tableaux statistiques, cartes, plans, vues aériennes, archives de la police, questionnaires, interviews, observations) sont savamment utilisés.
Par là, Sebag fonde la sociologie tunisienne de la ville et de l’espace urbain qu’il ne cessera de développer le long de sa carrière de recherche, notamment avec sa magistrale monographie de La Hara (1959), sa remarquable investigation de La Grande mosquée de Kairouan (1963) et sa monumentale Histoire de la ville de Tunis (1998). Ce dernier ouvrage, composé de près de 700 pages était, à l’état de manuscrit, destiné dès le début des années 1970 à être une thèse de doctorat d’Etat en géographie qu’il n’a jamais, en chercheur très exigeant, voulue soutenir mais qu’il a enfin publiée, en la transformant en une histoire urbaine avec une structure différente. Il s’agit d’un travail colossal qui a nécessité pas moins d’un demi-siècle de collecte de documents, de mise à jour à la lumière des travaux les plus récents, de réflexion et de rédaction. Il a été enfin édité à la satisfaction de nombreux chercheurs, enseignants, praticiens, décideurs et habitants de Tunis qui attendaient de le lire et de mieux se connaître. Depuis sa parution, c’est une référence incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à la ville de Tunis et aux cités de la Méditerranée. Le lecteur est guidé pas à pas grâce à une grille de lecture simple où, pour chaque période historique, depuis la fondation de Tunis dans le Haut Moyen Age jusqu’au milieu des années 1970, l’auteur établit une radioscopie basée sur la trilogie de la population, de la morphologie et des activités urbaines.
En réalité, l’intérêt pour l’urbain découle d’une vocation de géographe – son véritable métier, s’il fallait en avoir un et un seul – toujours attentif aux conditions naturelles et climatiques ainsi qu’aux facteurs humains, tout en ayant une curiosité et une capacité de lecture des plans, cartes, estampes et autres photographies de l’agglomération urbaine étudiée. C’est là une démarche originale qui lie l’histoire sociale à l’étude de l’espace urbain, investi et reconstruit.

Récits de voyage

Parallèlement à la ville et à l’urbain, P. Sebag accorde une attention particulière aux récits des voyageurs ayant visité Tunis, du XVIIe au XIXe siècle. C’est là le second moment et champ de recherche révélant en lui l’historien qui fréquente, « par goût » plus que « par métier », les textes et les manuscrits. Cette vocation et passion pour les textes anciens commence avec la découverte inopinée, dans la boîte d’un bouquiniste, sur les quais de la Seine, de l’opuscule de Davis Nathan consacré à Tunis. Chapelain anglican dont Flaubert fut, lors de son voyage, l’hôte dans sa maison de la Marsa, Davis publia en 1841 une brève esquisse de l’état du Royaume au temps d’Ahmed Bey (1837-1855). Jugeant les pages consacrées à la ville de Tunis essentielles et d’autant plus intéressantes qu’elles étaient introuvables dans la Bibliothèque du Souk el-Attarine, Sebag les traduit et les publie en 1958, en les accompagnant de notes pour éclairer des pans entiers de l’histoire et de la vie quotidienne de ses habitants.
À la description des rues, des immeubles et des mosquées s’ajoute une ethnographie vivante des mœurs, des croyances et des pratiques superstitieuses des différentes communautés (musulmane, israélite et chrétienne – catholique, orthodoxe et protestante).
Une année plus tard, en 1959, Sebag renoue avec ce genre littéraire, en présentant un tableau descriptif des Juifs de Tunisie, d’après le voyageur juif roumain Benjamin II. C’est, encore une fois, de la langue anglaise qu’il traduit un chapitre de ce livre qui lui a été signalé par son ami Robert Attal et qui porte sur Tunis. Publié en 1859, le récit de Benjamin II était resté inconnu de tous ceux qui avaient étudié la Tunisie du XIXe siècle. La valeur de ce récit de voyage provient aussi, comme le signale d’emblée Sebag, de la capacité du voyageur-écrivain à pénétrer dans les communautés juives de Tunis, en alliant sympathie et objectivité pour l’objet étudié. Une telle compétence lui permet de brosser un tableau moral de cette minorité religieuse et de fournir de précieuses informations sur la place des juifs dans les activités économiques, y compris l’agriculture puisque des fellahs juifs exerçaient à Jerba, à Gabès, dans le Jérid et à Nabeul. Ces chefs-lieux sont décrits minutieusement de même que des villes comme Tunis, Sousse, El-Jem, Bizerte, sont également l’objet de notes qui s’attardent sur les Juifs ainsi que sur les comportements et les croyances magiques des femmes.
Plus tard, au cours des années 1980, Sebag continue de rendre compte d’autres récits de voyageurs ayant visité la régence de Tunis au XVIIe sècle, à l’instar de l’escale faite par Jean Thévenot, de la négociation de Laurent d’Arvieux et de la mission du Père de la Motte. Nous savons que le XVIIe siècle constitue une période à la fois cruciale et inconnue de l’histoire de la Tunisie. C’est pour cette raison que Sebag s’y intéresse et lui consacre un de ses meilleurs ouvrages, publié en 1989, où il met en œuvre les sources les plus variées pour offrir un tableau des plus complets de Tunis, cette « cité barbaresque au temps de la course ». Tout y est décrit : le pouvoir dynastique et ses puissances, les quartiers et la population, la course, l’esclavage, les activités économiques, les commodités civiles de la maison et de la cité, la religion, les lettres et les arts. Grâce à ce livre d’histoire urbaine (8), le lecteur se promène dans le Tunis du XVIIe siècle comme s’il y vivait. Paul Sebag se révèle ainsi un véritable cinéaste de l’écriture historique. Tout en étant didactique et très simple, celle-ci demeure érudite et passionnante. Nous touchons là au style même de notre sociologue et historien marqué par un mariage heureux, au niveau de la méthode, entre connaissance approfondie, synthèse et vulgarisation.
Il importe d’ajouter, au niveau de ce second champ de recherche, que la passion pour les relations de voyage s’est accompagnée d’un intérêt pour les chroniques comme celle, inachevée et posthume, de Guilleragues ainsi que celle de Béranger qui ont, toutes les deux, constitué des sources d’information fort utiles pour les chercheurs et historiens de la Tunisie.

Histoire des Juifs
Enfin, le troisième champ de recherche qui recoupe en chevauchant les deux champs de recherches précédents est celui relatif à l’histoire des Juifs de Tunisie. Ce moment de la connaissance, d’inspiration identitaire inavouée, est de facture documentaire indéniable. Il a été, pour Sebag, l’occasion de s’imposer comme une « autorité incontestée de l’histoire du judaïsme tunisien ».
En réalité, l’intérêt pour l’histoire des Juifs tunisiens n’a pas du tout été tardif puisqu’il remonte à l’enquête sur la Hara de Tunis effectuée entre juillet 1956 et mars 1957. En choisissant d’analyser l’évolution de ce quartier juif situé au cœur du « vieux Tunis », Sebag s’est attelé à en retracer l’historique et à décrire sa population ainsi que les niveaux de vie et la configuration de la religion et des croyances de la communauté qui y réside.
Parmi les apports de Sebag dans cette étude élaborée au moment où s’est posée, avec la construction du nouvel Etat tunisien, la question de l’identité nationale (exclusive), il y a d’abord l’aspect de la composition de la population de ce quartier pauvre qui s’est avérée ne pas être exclusivement juive puisque les israélites tunisiens ne constituaient que 70,52% alors que les musulmans tunisiens étaient de l’ordre de 7,78% ; le reste étant formé de français (12,41%), d’étrangers européens (7,78%) et autres.
En plus, la distribution dans l’espace permet de montrer, carte à l’appui, que la présence des israélites varie entre 0% et 75% au sein de telle ou telle partie de la Hara. Enfin, si les Juifs jouaient dans l’entre-deux-guerres un rôle politique, l’indépendance nationale les avait contraint à jouer uniquement un rôle religieux et social. À ce titre, Sebag ne manqua pas d’attirer l’attention sur l’isolement de la population juive qui se trouvait brusquement séparée du reste de la Nation et c’est pour cela qu’il recommanda la création d’un Consistoire juif – formule laïque, doit-on préciser – destiné à représenter et à intégrer la communauté.
Lors d’un colloque organisé, en 1967, par le Centre d’Etudes Economiques et Sociales (CERES), sur les mutations de la famille tunisienne, le directeur et sociologue Abdelwahab Bouhdiba demanda à Paul Sebag de brosser un tableau de la famille israélite au XXe siècle. Il en est ressorti un article fort intéressant sur les traits de la famille juive traditionnelle et sur ses transformations structurelles.
Qualifiée par Jacques Berque d’ « étude d’ethnologie historique », la contribution de Sebag permit de mettre en relief les similitudes et les différences existant entre la famille israélite et la famille musulmane en Tunisie. La famille juive s’est profondément transformée avec le passage de la famille traditionnelle à la famille conjugale et il s’est effectué un nouveau partage des rôles des sexes dans l’organisation domestique grâce, note Sebag, à la scolarisation dans les écoles françaises et à l’acceptation de l’« acculturation » par la majorité. Cette « acculturation » consistait en l’introduction d’une « langue de culture » avec toute les valeurs qu’elle véhiculait. Du coup, « la mutation culturelle a facilité la promotion économique et sociale de la minorité juive. Dès qu’elle a eu les moyens, elle a quitté les ghettos où elle avait jusque-là vécu groupée pour s’installer dans les villes neuves et se mêler aux colonies européennes. De celles-ci, elle a subi d’autant plus l’influence qu’elle parlait le français et avait accédé à une culture moderne, fût-elle élémentaire ».
Il est à signaler qu’il n’en a pas été de même pour les tunisiens de confession musulmane qui ont été scolarisés notamment dans les écoles franco-arabes, avec une très grande majorité masculine, tout en se réfugiant pour la plupart dans les traditions pour pouvoir résister à la colonisation. C’est là un des éléments cruciaux de la différence entre une minorité et une majorité de population dans une situation de domination économique, politique et culturelle.
Etudiant en sociologue les transformations des deux communautés, Sebag les compare alors à une sorte de bombe qui, pour la famille israélite, a explosé dès les premiers jours – le XIXe siècle, pour être précis – alors que, pour la famille musulmane, elle a été « une bombe à retardement ».
Au début des années 1990, Sebag réunit l’essentiel de ses connaissances historiques et ethnographiques sur les Juifs de Tunisie et les publie dans un livre riche et documenté qui brosse un tableau complet de la communauté, des origines à nos jours. Les aspects démographiques, économiques, sociaux, culturels et politiques sont traités dans une double approche historique et sociologique. L’on y apprend beaucoup sur la formation et l’évolution de cette minorité à travers les siècles. Sa structuration en deux communautés imbriquées et séparées – la mauresque (twânsa) et la livournaise (grâna) – au lendemain de la conquête ottomane est analysée de l’intérieur mais avec distanciation, de même que sont précisés les tournants historiques, les institutions ainsi que les langues et les écritures, les mœurs et les coutumes, les vêtements et les parures.
Au delà de l’analyse, à la fois globale et précise, ce livre de référence apporte également des éclairages importants sur deux phénomènes qui ont bouleversé la structure de l’antique communauté juive de Tunisie lors de la période contemporaine : l’occidentalisation durant le protectorat français et le départ massif vers la France et Israël au lendemain de l’indépendance nationale.
Au soir de sa vie, en 2002, Sebag ajoute à ce tableau historique une étude sur les noms des Juifs de Tunis où il étudie leurs origines et leurs significations. Comme à l’accoutumée, il signale les études précédentes qui ont traité du même objet, telle que celle de M. Eisenbeth (1936), en relevant les lacunes et les limites de cette contribution (9).
En conclusion de cette note d’hommage au disparu, nous retiendrons que l’œuvre de Paul Sebag s’organise autour de trois grands champs de recherche à partir du croisement de deux approches complémentaires, la sociologique et l’historique, dans un pays précis, la Tunisie, dont il a su démontrer la complexité humaine et la dynamique sociale.
Sociologue et historien, Paul Sebag a également développé une curiosité pour d’autres thèmes auxiliaires tels que les expéditions maritimes arabes, l’hôpital des Trinitaires espagnols, les monnaies, la course « barbaresque », voire les contes arabes et persans. C’est dire la diversité et la grande variété de sa carrière de chercheur reconnu, bien qu’isolé. Aussi, les nombreux travaux de Sebag pourraient-ils donner l’impression d’être des lambeaux d’un savoir éclaté alors qu’ils sont en réalité unis par une problématique commune élaborée autour de l’idée du choc de la modernité mais également de la singularité historique de la Tunisie. Dans un livre illustré sur la Tunisie (1961), Sebag écrit à ce titre : « Nous sommes sensibles à ce que chaque nation possède en propre; nous croyons reconnaître dans la personnalité tunisienne l’œuvre d’une destinée singulière, de Carthage à demain. ».
Cette même singularité a été analysée et mise en valeur par l’Ecole historique française de Tunisie – une véritable communauté scientifique locale – dont les illustres représentants étaient Charles Monchicourt, Pierre Grandchamp, Jean Pignon, Marcel Gandolphe, Jean Ganiage, Charles Saumagne, André Martel et l’ottomaniste R. Mantran…que Sebag a eu la fortune d’avoir pour « éclaireurs » et « compagnons de route ».
Il est à ajouter, enfin, que si les trois champs de recherche de Sebag (la ville, les récits de voyage et les Juifs de Tunisie) se sont succédés et parfois chevauchés le long de sa carrière, ce sont ses travaux sur la ville de Tunis qui ont été au cœur de ses investigations et de sa production scientifique.
Deux références, brèves mais consistantes, pourraient servir à illustrer cette orientation urbanistique éminemment féconde : un ancien article sur la ville européenne à Tunis au XVIe siècle et une récente notice de synthèse sur l’histoire urbaine de Tunis.
Dans l’article sur la ville européenne, Sebag apporte du nouveau sur la topographie de Tunis au XVIe siècle en reprenant, sur la base de documents inédits auxquels n’avait pas eu accès Ch. Monchicourt, la question de la localisation de la nova arx. Située entre les murs de la ville et le lac, cette nouvelle citadelle dont la construction commença en 1573 semble s’être déployée sur l’emplacement de la ville moderne de Tunis. Cette ville éphémère qui fut une première « ville européenne » dans le Tunis au XVIe siècle se serait située, selon l’évaluation de Sebag, entre l’actuelle avenue Mohamed V et la cathédrale de Tunis ; laquelle recouvrait le cimetière Saint-Antoine où se trouvait le lieu dit Bastion (bastioun).
Dans l’entrée « Tunis » rédigée pour l’Encyclopédie de l’Islam (Nouvelle édition, tome X, 2002, pp. 676-688), Sebag prolonge et enrichit l’apport du grand maître des études kairouanaises et tunisiennes qu’était Ch. Monchicourt, rédacteur de la première notice sur Tunis (Encyclopédie de l’Islam, 1934, Tome IV-I, pp. 881-888). Il approfondit les connaissances historiques en les réactualisant, étend l’analyse à la période de l’entre-deux-guerres et aux lendemains de l’indépendance nationale jusqu’aux tous récents développements et transformations de l’espace urbain. C’est tout un mouvement d’extension urbaine où « le centre-ville ne cesse de s’annexer les zones voisines et s’étend maintenant sur des terrains conquis sur le lac dont on a entrepris de reculer les rives ».
En fait, Paul Sebag reprend ici la note finale du livre monumental qu’il avait consacré à sa ville natale (10) et qu’il a eu l’élégance et la modestie de conclure par cette invitation :
« La nouvelle Tunis appelle déjà un autre livre, mais il reviendra à d’autres de l’écrire. Nous ne tenterons pas de conduire plus loin cette histoire d’une ville. »


(en 1994 au diner-débat de l’ALCT consacré à Paul Sebag, à l’occasion de la sortie de son livre « Tunis, histoire d’une ville » l’Harmattan. il est interrogé par Gérard Sebag (pas de parenté avec Paul), journaliste à France 2, Hélène Hayat secrétaire générale de l’ALCT).

Mohamed KERROU

Notes

(1) Je suis reconnaissant à Anne-Marie Planel, directeur adjoint de l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC), qui a lu une première version de la présente note et a émis des observations critiques qui ont été, pour la plupart, intégrées. Mes remerciements vont également à Maître Lionel Lévy, ancien ami du disparu, qui a eu l’amabilité de répondre, par écrit, aux questions que je lui ai adressées à propos de la vie et de l’itinéraire de Paul Sebag.

(2) « Ce travail n’était pas destiné par lui à la publication, mais l’ayant occasionnellement montré à un universitaire français, celui-ci lui fit observer qu’il serait regrettable qu’une étude de cette qualité soit perdue pour le public et pour les chercheurs » (Témoignage de M° L. Lévy).
Mme Lilia Ben Salem a eu la courtoisie de me signaler que les Editions sociales (Paris) avaient lancé, à l’époque, une série d’ouvrages sur le Maghreb et c’est ainsi que la monographie de la Tunisie de P. Sebag a été suivie d’un livre sur le Maroc (Ayache Germain, Le Maroc. Bilan d’une colonisation. Préface de Jean Dresh, 1956) et d’un livre sur l’Algérie (Lacoste Yves, Nouschi André ; Prenant André, L’Algérie. Passé et présent, 1960).
Ces trois livres ont été publiés au sein de la collection « La Culture et les Hommes ».

(3) « Le père de Paul, Victor Sebag qui était un avocat estimé, appartenait à une famille de la bourgeoisie juive tunisienne. Sa mère née Attal, également. Ils vivaient bien entendu dans la ville européenne, comme la bourgeoisie aisée. » (Témoignage de M° L. Lévy).

(4) « Une anecdote pour marquer le courage du jeune Paul Sebag devant le Tribunal militaire de Vichy. Son père ayant choisi comme avocat pour le défendre Me Tixier-Vignancourt, personnalité pétainiste alors en faveur à Tunis, ce dernier voulut mettre les faits reprochés sur le compte de la jeunesse et de la mauvaise influence subie. Paul Sebag déclara au Tribunal qu’il renonçait à se faire défendre par Me Tixier-Vignancourt et assumerait sa défense lui-même » (Témoignage de M° L. Lévy).

(5) « Paul Sebag aimait passionnément la Tunisie à laquelle il s’identifiait malgré sa culture franco-italienne. Ce sentiment était renforcé, je pense, par son sens de la justice qui lui faisait condamner le régime colonial, et sa sympathie pour le petit peuple, qu’il s’agisse de celui de la Médina, de la Hara ou de la petite Sicile. » (Témoignage de M° L. Lévy).

(6) Cf. notre article « Hommage à Paul Sebag, le pionnier de la sociologie en Tunisie », Réalités, n° 979, du 30/9 au 6/10/2004, pp. 40-41.

(7) « Paul s’est marié avec Diana Gallico, appartenant à la communauté des « Grana », fille d’un avocat de Tunis (…). Paul était italophone dès l’enfance (…). Il m’a expliqué comment, par la suite, le français a substitué l’italien sans qu’il oublie cette deuxième langue. J’ai observé qu’il avait néanmoins des notions d’arabe et même davantage » (Témoignage de M° L. Lévy).
A ces trois langues, il convient d’ajouter la langue de Shakespeare que P. Sebag maîtrisait parfaitement, comme l’atteste sa traduction de certains passages d’Othello et des récits de voyage de N. Davis et Benjamin II.

(8) Pour le compte rendu de ce livre, Cf. Boubakeur Sadok « Tunis au XVIIe siècle. Une cité barbaresque au temps de la course de Paul Sebag », Ibla, n° 167, 1991/1, pp. 117-123.

(9) Il est à signaler que le livre de Sebag sur les noms des Juifs tunisiens a été soumis à une recension critique d’une vingtaine de pages, de la part de M° Lionel Lévy qui, tout en exprimant son respect et admiration pour la probité intellectuelle de Sebag, a contesté les origines portugaises, italiennes et maghrébines de certains noms (Cf. www. harissa. com).

(10) Après la sortie de son livre sur Tunis. Histoire d’une ville (1998), Paul Sebag a été invité pour présenter, dans une librairie de la Marsa, son livre devant un public composé pour l’essentiel de ses anciens amis, élèves, étudiants et également nombre de jeunes qui sont venus l’écouter raconter l’histoire de leur ville.

Liste des publications de Paul Sebag
Livres

– La Tunisie. Essai de monographie, Paris, Editions Sociales, 1951.
– Enquête sur les salariés de la région de Tunis (en collaboration avec T. Benzina-Bencheikh, M. Lahmi, B. Lazar, J. Lévigne…), Paris, PUF (Publications de l’Institut des Hautes Etudes de Tunis, Mémoires du Centre des Sciences Humaines, Vol. III, fasc. 3), 1956.
– Le gourbiville de Saïda Manoubia. Etude préliminaire, Tunis, Centre d’Etudes Economiques, 1958.
– L’évolution d’un ghetto nord-africain. La Hara de Tunis (en collaboration avec R. Attal), Paris, PUF (Publications de l’Institut des Hautes Etudes de Tunis, Mémoires du Centre d’Etudes des Sciences Humaines, Vol. V), 1959.
– Un faubourg de Tunis : Saïda Manoubia. Enquête sociale par P. Sebag. Enquête nutritionnelle et médicale par Dr M. Ben Salem, Dr J. Claudin et Mme H. Taïeb, Paris, PUF (Publications de l’Université de Tunis, Mémoires du Centre des Sciences Humaines, Vol. VI), 1960.
– Tunisie. De Carthage à demain (en collaboration avec Cl. Roy). Photographies d’I. Morath, A. Martin ; M. Riboud, Paris, Delpire, 1961.
– La Grande mosquée de Kairouan. Texte de P. Sebag. Photographies d’A. Martin, Paris, Delpire, 1963.
– (Textes recueillis et collationnés par P. Sebag ; A. Martel) Pierre Grandchamp, Etudes d’histoire tunisienne XVIIe-XXe siècle, Paris, PUF (Publications de l’Université de Tunis, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines), 1966.
– Préface à Zoubeir Turki, Tunis naguère et aujourd’hui. Adaptation française de Cl. Roy, Tunis, Publications du secrétariat d’Etat à l’information et au tourisme, 1967.
– Les préconditions sociales de l’industrialisation dans la région de Tunis (en collaboration avec A. Bouhdiba ; C. Camilleri), Tunis, Cahiers du CERES, Série Sociologique n°1, 1968.
– Toute la Tunisie. Photographies d’A. Martin, Tunis, Cérès Productions, 1968 (Tr. anglaise par R. Maguire : Tunisia. Time past ans Time present, Tunis, Cérès Productions, 1968).
– Une relation inédite sur la prise de Tunis par les Turcs en 1574. Sopra la desolatione della Goletta e forte di Tunisie di Bartholomeo Ruffino. Introduction, texte et traduction annotée de P. Sebag, Tunis, Publications de l’Université de Tunis, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, 1971.
– Pétis de la Croix : Les Mille et Un jours. Contes persans, Paris, Christian Bourgois, 1980.
– Tunis au XVIIe siècle. Une cité barbaresque au temps de la course, Paris, L’Harmattan, 1989.
– Histoire des Juifs de Tunisie. Des origines à nos jours, Paris, L’Harmattan, 1991.
– (Ed) Nicolas Béranger, La Régence de Tunis à la fin du XVIIe siècle. Mémoire pour servir à l’histoire de Tunis depuis 1684. Introduction et notes de P. Sebag, Paris, L’Harmattan, 1993.
– Les Juifs de Tunisie. Images et textes (sous la coordination de J-P. Allali, A. Goldmann, P. Sebag). Préface d’A. Memmi, Paris, Biblieurope, 1997.
– Tunis : Histoire d’une ville, Paris, L’Harmattan, 1998.
– François Pétis de la Croix. Histoire du prince Calaf et de la princesse de la Chine, Paris, L’Harmattan, 2000.
– La course tunisienne au XVIIIe siècle, Tunis, Publications de l’Ibla, 2001.
– Communistes de Tunisie 1939-1943. Souvenirs et documents, Paris, L’Harmattan, 2001.
– Les noms des Juifs de Tunisie. Origines et significations, Paris, L’Harmattan, 2002.
– Une histoire des révolutions du Royaume de Tunis au XVIIe siècle. Une œuvre de Guilleragues ? Paris, L’Harmattan, 2004.

Articles

– « Les niveaux de vie et la consommation dans la délégation de la Marsa », Bulletin de Statistique et d’Etudes Economiques, n° 2, nouvelle série, avril-juin 1958, pp. 65-76.
– « Une description de Tunis au XIXe siècle [Nathan Davis] », Cahiers de Tunisie, n° 21-22, 1è et 2è trim. 1958, pp.161-181.
– « Le bidonville de Borgel », Cahiers de Tunisie, n° 23-24, 3è et 4è trim. 1958, pp. 267-309.
– « L’industrialisation de la Tunisie: une expérience pilote dans l’industrie de la chaussure », Cahiers de Tunisie, n° 25, 1è trim. 1959, pp. 147-173.
– « Les Juifs de Tunisie au XIXe siècle d’après J-J. Benjamin II », Cahiers de Tunisie, n° 28, 4è trim. 1959, pp. 489-510.
– « Le faubourg de Sidi Fathallah », Cahiers de Tunisie, n° 29-30, 1er et 2è trim.1960, pp. 75-136.
– « Les expéditions maritimes arabes du VIIIe siècle », Cahiers de Tunisie, n° 31, 3è trim. 1960, pp. 73-82.
– « Une ville européenne à Tunis au XVIe siècle », Cahiers de Tunisie, n° 33-34-35, 1è et 3è trim. 1961, pp. 97-107.
– « Milieux sociaux et attitudes à l’égard de la vie », Tunisie Médicale, n° 2, 1961, pp. 1-8.
– « Remarques sur l’histoire de la Grande mosquée de Kairouan » (en collaboration avec A. Lézine), Ibla, n° 99, 1962/3, pp. 244-256.
– « Cartes, plans et vues de Tunis et de la Goulette au XVIIe et au XVIIIe siècle » in Etudes Maghrébines. Mélanges Ch-A. Julien, Paris, PUF, 1964, pp. 89-101.
– « La peste dans la Régence de Tunis au XVIIe et XVIIIe siècle », Ibla, n° 109, 1965/1, pp. 35-48.
– « La famille israélite en Tunisie au XXe siècle », Revue Tunisienne des Sciences Sociales, n° 11, octobre 1967, pp. 109-122.
– « La Goulette et sa forteresse de la fin du XVIe siècle à nos jours », Ibla, n° 117, 1967/1, pp. 13-34.
– « Les travaux maritimes de Hassan b. Nu’mân », Ibla, n° 125, 1970/1, pp. 41-56.
– « Une nouvelle de Bandello (XVIe siècle) : Moulay Hassan et Moulay Hamida », Ibla, n° 127, 1971/1, pp. 35-62.
– « Une lecture d’Othello. Le More de Venise et « la haine pour rien » », Ibla, n° 129, 1972/1, pp. 33-58.
– « Sur une chronique des beys mouradites. Une œuvre posthume de Guilleragues? », Ibla, n° 131, 1973/1, pp. 53-78.
– « Grands travaux à Tunis à la fin du XVIIIe siècle », Revue de l’Occident Musulman et de la Méditerranée, n° 15-16, 1973, pp. 313-321.
– « Sur une chronique des beys mouradites. II : Guilleragues et De la Croix », Ibla, n° 139, 1977/1, pp. 3-51.
– « Voyages en Tunisie au XVIIe siècle. L’escale de Jean Thévenot (9-30 mars 1659) », Ibla, n° 145, 1980/1, pp. 47-78.
– « Sur deux orientalistes français du XVIIe siècle. F. Pétis de la Croix et le Sieur de la Croix », Revue de l’Occident Musulman et de la Méditerranée, n° 25, 1978, pp. 89-118.
– « La négociation de Laurent d’Arvieux (12 juin 1666 – 15 août 1666). Voyages en Tunisie au XVIIè siècle », Ibla, n° 147, 1981/1, pp. 71-94 et n° 148, 1981/2, pp. 253-286.
– « Voyage en Tunisie au XVIIe siècle. La mission du Père de la Motte (2 juin-26 juin 1700) », Ibla, n°165, 1990/1, pp. 3-37 et n° 166, 1990/2, pp. 219-236.
– « Les monnaies tunisiennes au XVIIe siècle », Revue du Monde Musulman et de la Méditerranée, n°55-56, 1990, pp. 203-218.
– « L’hôpital des Trinitaires espagnols à Tunis (1720-1818) », Ibla, n° 174, 1994/2, pp. 203-218.
– « La Régence de Tunis et la France au XVIIe siècle » in Itinéraires de France en Tunisie du XVIe au XIXe siècle, Marseille, Bibliothèque Municipale, 1995, pp. 23-29.
– « Tunis », Encyclopédie de l’Islam, Nouvelle Edition, 2002, pp. 676-688 (Edition anglaise, pp. 629-639).
– « Aux origines de l’Orient romanesque. Quel est l’auteur des Mille et Un jours? », Ibla, n° 193, 2004/1, pp. 31-60. Voici, en hommage à Paul Sebag – professeur de français au lycée Carnot – un article publié, à Tunis, dans le dernier numéro de la revue Ibla (Institut des Belles Lettres Arabes) par Mohamed Kerrou, Maître de conférences à l’Université de Tunis.