Philippe SEGUIN

La plupart des « anciens  » ont fait le pèlerinage au Lycée Carnot, lors d ‘un séjour en Tunisie. Et vous ?
J’y vais régulièrement, je ne fais pas de visite à Tunis sans passer au lycée. J’y suis allé avec mes enfants et je leur en parle souvent. Cela compte beaucoup pour moi.Comment dirais-je… en dehors de ma chambre, c’est l’endroit où j’ai passé le plus de temps. J’y suis entré en classe de douzième, en octobre 47 à 4 ans. J’ai fait tout mon primaire au petit lycée. A l’époque la douzième, c’était la première porte sur l’avenue de Paris. En douzième et en onzième on sortait en récréation dans la première cour, puis on passait dans la deuxième cour pour la dixième et la neuvième et enfin c’était la troisième cour pour la huitième et la septième.
J’ai passé mon examen d’entrée en sixième et je suis entré au Lycée pour ma sixième et ma cinquième. Je me souviens bien de ma sixième, c’était la 6ème A1, avec Beuchet comme professeur de français-latin. Le meilleur élève s’appelait Malet. Pour moi, la 6ème et la 5 ème n’ont pas été d’excellentes années, j’ai eu du mal à m’y faire: le changement de professeurs, l’éclatement du groupe qui avait fait quasiment le primaire ensemble. D’ailleurs, j’en ai retrouvés; certains m’ont écrit.
J’ai quitté le Lycée Carnot à la fin de la 5ème. Et sans vouloir dévaloriser l’établissement de Draguignan dans lequel je suis entré, cela m’a paru beaucoup plus facile. Il faut reconnaître que le Lycée Carnot était de très bon niveau, les instituteurs étaient solides et les professeurs de haute qualité: par exemple Chaix et Beuchet étaient extraordinaires.

Le passage de la Tunisie à la France, a t-il été un moment pénible?
Oui, ce fut une rupture difficile, parce qu’à la fois le rapatriement, au delà des problèmes financiers, c’est surtout l’éclatement du cercle familial, l’éclatement de l’environnement. On perd ses amis, ses voisins, toutes ses habitudes. Ce n’est pas un moment facile. Encore que moi, j’ai eu la chance d’y revenir en vacances régulièrement jusqu’à 16 ans. contrairement à d’autres pour qui il y eut rupture totale.Mes grands-parents ont quitté la Tunisie au moment de Bizerte. Avec la nationalisation des terres, ils n’avaient aucune raison particulière de rester. Pourtant, ma famille était établie en Tunisie, depuis quatre générations. Moi, je suis né en Tunisie, mon père aussi, mon grand père paternel est venu à 5 ans en 1895. Ses parents étaient originaires de Bordeaux, où Je n’ai que de vagues cousins.
C’est pourquoi mes racines, mes liens sont avec la Tunisie. C’est là que j’ai appris à bouger, à marcher, à courir, à nager. Certains les rejettent, alors que moi, j’assume ma terre natale; je reconnais la Tunisie d’aujourd’hui comme terre natale, et j’ai la chance aussi d’avoir suffisamment de notoriété maintenant pour que non seulement on admette que je la revendique. comme terre natale, mais beaucoup plus même, quand je vais là-bas, je suis encore plus dans ma terre natale, parce que tout le monde s’ingénie à me le rappeler et gentiment à s’en réjouir.

Vous, et la Tunisie, c’est une vraie histoire d’amour?
J’y suis né, j’y ai passé toute mon enfance et les étés de mon adolescence. Je connaissais à l’époque essentiellement Tunis et tout le Nord du pays: Bizerte bien s?r, Tabarka, Hammamet, Nabeul, Korbous, Béja (j’avais de la famille à Béja). J’ai vu ma première neige à Ain-Draham. Je suis incollable sur toutes les plages des environs de Tunis et du Nord: on y allait tout le temps en famille. Je connaissais aussi les îles Kerkennah, on s’y rendait en bateau à partir de Sfax. Je ne suis pas retourné en Tunisie pendant 10 ans de 1961 à 1971-72, étant étudiant à l’…cole Normale d’instituteurs, en faculté d’histoire d’Aix-en-Provence puis à l’ENA Après, en y allant régulièrement, c’est là que j’ai découvert le reste de la Tunisie: Tozeur, Gabès, Djerba…

Et cette enfance hors de France, que vous a t-elle enseigné?
J’ai été incontestablement très marqué par la multiplicité culturelle. Nous, les enfants, à notre échelle de petits, nous partagions les mêmes jeux, nous participions à toutes les fêtes et avec les trois calendriers, nous cumulions les congés scolaires, sans faire de différence. Ce n’est qu’à 9-10 ans, que j’ai entendu les distinctions: « c’est un juif, c’est un arabe, c’est un sicilien » A l’échelon des adultes la coexistence pacifique était plus ambiguÎ C’était effectivement une cohabitation de communautés. On vivait ensemble, on se fréquentait les uns les autres, mais chacun conservait sa spécificité. Lorsque survenait un mariage inter-communautés, chrétien-juif, chrétien-musulman, musulman-juif, tout Tunis en parlait; mais aussi, il faut être juste, on jasait autant pour un mariage protestant-catholique
Moi-même, les deux femmes qui s’occupaient de moi de 0 à 7 ans, était l’une maltaise que j’appelais tantine, l’autre, une vieille dame juive livournaise madame Lumbroso.Ma mère travaillait, elle était institutrice dans une école franco-arabe. Alors quand elle ne pouvait pas me faire garder, j’allais souvent dans un coin de sa classe faire mes devoirs. Dès le départ, comme vous le voyez, je ne risquais pas d’entrer au  » Front National  » tout de suite. Je me souviens d’ailleurs d’ une anecdote significative: ma mère dans sa classe franco-arabe à majorité tunisienne, avait demandé un jour  » Qui est français ? » et toute la classe s’était levée.
La culture française, avec tous ces gens différents, était un élément fédérateur. Le Lycée Carnot, lui aussi, était un lieu où se retrouvait une situation multiculturelle, mais tous les élèves étaient liés par cette culture française. Regardez les noms derrière n’importe quelle photo de classe: vous avez des français, des siciliens, des juifs, des italiens… A l’époque l’élite tunisienne était à Sadiki, ce n’est qu’après qu’elle est venue à Carnot.
Ce que l’on peut tirer comme enseignement, de toutes ces situations existant en Tunisie, montre que l’on pouvait vivre ensemble. C’est que la relation entre les gens dans ce pays, cette relation va au delà de la simple solidarité d’origine; les gens se reconnaissent. Je vous en donne un exemple… France 3 fait une série sur les hommes politiques, chacun pouvant choisir son réalisateur. Moi j’ai choisi Serge Moati: parce qu’au delà des clivages politiques, nous partageons les mêmes valeurs fondamentales.

Vous êtes désormais notre Président d’honneur , en dehors de regrouper les « anciens » quel rôle peut jouer l’association ?
Comme priorité, je suis particulièrement sensible à la relation franco-tunisienne Le Lycée Carnot est une des plus belles réussites de cette relation, de ce qu’elle a pu faire et de ce qu’elle doit rester. Les « anciens » sont un groupe de personnes qui témoignent de ce que cette relation a de fécond et leur rôle est de faire en sorte qu’elle perdure. Renouer les liens, c’est extrêmement important.
Par exemple, le Lycée Carnot a donné naissance aujourd’hui à un Iycee tunisien et à un centre culturel français. Il faut que les gosses, du Lycée d’aujourd’hui, n’aient pas honte de s’être appelés Carnot. Je crois qu’il faut les aider à assumer leur filiation: une initiative intéressante serait de créer un prix récompensant un élève de ce Lycée. Tout ce qui permet d’ouvrir le présent sur l’histoire joue un rôle positif.
Dans ma ville, j’ai fait transformer le régiment d’Epinal en régiment de tirailleurs d’Afrique du Nord, en hommage à la tradition historique. Pour célébrer les cérémonies de la Libération, ce régiment avait organisé une journée « portes ouvertes ». Avec leurs uniformes, leurs symboles, leurs emblèmes, on se se serait cru à Tunis. D’ailleurs, il faudra que les anciens de Carnot viennent à Epinal rencontrer ce régiment.
L’association peut donc vraiment jouer ce rôle de lien entre le passé et le futur, entre la Tunisie et la France et entre tous ces gens qui se reconnaissent comme la composante de ces ponts, Que tous ceux qui sont passés par les bancs du Lycée Carnot se mobilisent à cet effet.En 1996, Effy Tselikas et Michel Hayoun ont rencontré Philippe Séguin alors président de l’Assemblée Nationale. Durant plus d’une heure sous les lambris dorés de l’Hôtel de Lassay, a résonné notre mémoire commune d’anciens élèves du lycée Carnot.

Extrait du livre de l’Instruction Publique paru en 1926

En 1880, le Cardinal Lavigerie fit élever, autour de la chapelle, de grands b‚timents dans lesquels il installa un collège qu’il appela collège Saint-Louis de Carthage.

Ce collège contenait plus de cinquante élèves pensionnaires au moment de l’occupation française en 1881. Il fut transporté à Tunis où il prit le nom de collège Saint-Charles.

Cet établissement ne devait pas tarder à perdre son caractère exclusivement religieux. Le Cardinal, pour maintenir le niveau des études, dut demander au Ministère de l’instruction publique des professeurs de l’Université. Le collège fut pourvu de professeurs laÔques payés par le gouvernement tunisien.

En novembre 1889, il a été cédé définitivement par le Cardinal au gouvernement tunisien. Son administration est devenue entièrement laÔque ainsi que ses professeurs.

Il prit alors le nom de Lycée Sadiki, car M. Massicault (…) avait décidé qu’un certain nombre d’élèves du collège Sadiki seraient transférés dans le nouveau lycée.

Il conserva ce nom jusqu’à sa réorganisation par le décret du 29 septembre 1893.

Au lendemain de la mort du Président Carnot, il fut décidé en Conseil des Ministres, que le lycée de Tunis prendrait le nom de Lycée Carnot.

Les élèves reçoivent au lycée l’enseignement secondaire conformément au plan d’études établi pour les lycées de la métropole.

L’enseignement est donné dans les cours secondaires par des professeurs agrégés pour la plupart ; dans les cours élémentaires et primaires, par des professeurs pourvus du certificat d’aptitude spécial ou du brevet supérieur et du certificat d’aptitude pédagogique.

Les répétiteurs sont pourvus de la licence du baccalauréat. Extrait du livre de la Direction Générale de l’Instruction Publique paru en 1926

 » En 1875, les pères missionnaires d’Afrique furent appelés en Tunisie en qualité de chapelains et de gardiens de la Chapelle Saint-Louis, que le gouvernement français avait fait construire en 1830, à Carthage, à l’endroit où l’on suppose que Saint-Louis est mort.

André Nahum, medecin, journaliste, écrivain

Il y a une dizaine d’années, au cours d’un déjeuner en présence d’une centaine de participants, André Nahum nous avait ébloui par ses talents de conteur. A partir de proverbes judéo-arabes, il nous avait fait revivre tout un monde enfui.

En hommage, l’article paru dans le Parisien du 24 novembre 2015, André Nahum est décédé la semaine suivante :

Le regard pétille et le discours n’a rien perdu de sa passion. André Nahum, qui a fêté ce 24 novembre ses 94 ans dans son appartement de Sarcelles, n’a rien du retraité lambda. Docteur lors de la construction du Grand Ensemble, adjoint au maire dans les années 1980, il est encore aujourd’hui chroniqueur radio et écrivain.

Il vient de sortir son dernier livre, « L’Âne, mon frère de lait ». Originaire du quartier juif de Tunis, l’homme s’est installé en 1961 à Sarcelles, ville qu’il n’a jamais quittée et où il a enfilé de multiples casquettes.

Le docteur   « Quand je suis arrivé, c’était la boue, le vent, les grues, les tours à moitié construites… » Dans les années 1960, André Nahum fait partie des tout premiers médecins de la nouvelle ville. « Beaucoup d’habitants ne parlaient pas encore français, se souvient-il. Les Turcs se présentaient en énonçant leur nationalité et l’entreprise pour laquelle ils travaillaient. Les Espagnols, quand ils ont vu que je baragouinais trois mots, m’ont appelé el médico que habla español (NDLR : le docteur qui parle espagnol). Sarcelles était extraordinaire ! » Il continuera à exercer sur l’avenue Paul-Valéry, jusqu’en 1987.

Le militant   S’il fait partie de ceux qui ont combattu la municipalité communiste (à la tête de la ville de 1965 à 1983), André Nahum refuse toute étiquette. « Un homme libre », clame-t-il. Sous la droite, il sera adjoint à la Culture de Raymond Lamontagne (RPR), avant de s’éloigner de la politique. Mais aujourd’hui encore, il continue de livrer ses analyses, notamment sur son compte Facebook et ses 750 suiveurs. Spécialiste du Moyen-Orient, ses prises de position sont toujours très tranchées (et très commentées), comme celle félicitant récemment l’intervention militaire de la Russie en Syrie.

Le chroniqueur  En 1995, l’un de ses amis médecins lui propose d’intégrer la radio juive Judaïques FM. Depuis, André Nahum se targue d’avoir participé à « 1 000 émissions en 20 ans ». Chaque semaine, il continue de préparer de chez lui unbillet d’humeur, diffusé le mercredi, à 8 h 45. Il participe également à une émission littéraire, le lundi soir. « Un hobby », qu’il pratique par téléphone ou directement dans les studios à Paris.

L’écrivain André Nahum a commencé à écrire en 1980. « Je voulais raconter tout ce qui concernait mon groupe humain, et ses histoires. » Son groupe ? Les juifs tunisiens, dont il a raconté les histoires dans des contes, des romans… Parmi ces récits, celui du boxeur Young Perez, champion du monde qui sera déporté à Auschwitz. Son dernier livre, « L’Âne, mon frère de lait », s’adresse « à toutes les générations », insiste-t-il. L’histoire d’un homme au crépuscule de sa vie, cherchant à retrouver son frère de lait, un âne, par le biais de l’émission de télé « Perdu de vue ». Une enquête lui permet de remettre les pieds sur sa terre natale… la Tunisie.

« L’Âne, mon frère de lait », éditions Ane bâté, 40 pages, 10,90 €.

Remise de Prix (mars 1998)

Les 9 lauréats à l’Hôtel de Ville de Paris

Pourquoi le prix ?

Ce Prix est la manifestation de la continuité francophone en Tunisie durant tout ce siècle : des élèves – venant de tant de communautés différentes qui ont appris le français et la culture française sur les bancs du lycée Carnot -aux jeunes tunisiens du lycée Bourguiba, tous partagent cette langue, cette culture et les valeurs humanistes qu’elles véhiculent.

Ce Prix est un témoignage vivant de ce que la relation franco-tunisienne a de fécond pour l’avenir, et, ce faisant, il renforce les liens entre tous les  » anciens « , partout où ils se trouvent, en leur donnant l’opportunité de restituer, ne serait-ce que symboliquement à la Tunisie, pays de leur enfance, à ce lycée français, à leurs professeurs, un peu de tout ce bonheur qu’ils y ont reçu.

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Le règlement

Les candidats admis à concourir ont été les 116 élèves de 6ème année (première), 100 élèves des classes de 5ème année (seconde), 100 élèves des classes de 4ème année (troisième). Pour les classes de 5ème et 4ème années, les élèves ont été sélectionnés de la façon suivante : les 5 premiers en français de chaque classe (17 classes) et pour les suivants, par leurs meilleures moyennes générales.

.Le dèroulement

Le concours a eu lieu le 17 mai 1997 de 8 h. à 11 h. auprès de 306 candidats sur le sujet suivant  » Vous vous apprêtez à jeter une bouteille à la mer contenant un message en souhaitant qu’elle soit retrouvée par un jeune de votre ‚ge sur les rives françaises. Rédigez la lettre que vousL’A.L.C.T., soucieuse d’établir des liens et de faire le pont entre les anciens du lycée et les jeunes tunisiens du lycée-pilote Bourguiba (ex-lycée Carnot), a eu l’idée de créer un Prix.

Ce Prix a distingué des élèves qui, par la qualité de leur rédaction française et la validité de leurs argumentations, ont le mieux illustré les valeurs d’ouverture que défend l’association.